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À propos d’un livre de Benjamin Tainturier
Décoder les développeurs — Enquête sur une profession à l’avant-garde
Sociologie des informaticiens
Article mis en ligne le 27 septembre 2017

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

Le sociologue Benjamin Tainturier [1] a étudié par des enquêtes de terrain le monde des développeurs, son livre perce à jour les transformations du travail, des relations au sein de l’entreprise, des rapports marchands, bref, de tout ce qui fait vivre un pays, du fait de la révolution informatique.

À partir d’entretiens avec des développeuses et des développeurs, ces gens qui écrivent les programmes informatiques au cœur de l’activité humaine contemporaine, l’auteur nous montre les aspects concrets de cette révolution.

L’ampleur stupéfiante de ces transformations tient à la propriété centrale de l’informatique : écrire c’est faire. La fonction performative du langage n’est certes pas réservée à l’informatique, mais c’est là qu’avec le concours de la micro-électronique elle produit ses effets les plus puissants. Le développeur écrit un texte dans un langage de programmation, ce texte de programme pourra émettre et recevoir vos conversations téléphoniques, passer votre commande dans un magasin en ligne, régler le régime des moteurs et le mouvement des gouvernes d’un avion en vol, guider la trajectoire d’une sonde spatiale ou d’un appareil chirurgical, etc. Le même programme, reproductible à l’infini sans coût ni effort, produira les mêmes effets pour tous les téléphones, tous les clients de tous les magasins, tous les avions, etc. Grâce à l’Internet, qui est aussi essentiellement un ensemble de programmes, ces effets peuvent être produits, en une fraction de seconde, d’un bout à l’autre de la planète. Les avantages procurés par cette informatisation sont tels que tout ce qui peut être informatisé le sera, et que les anciens procédés techniques n’ont aucune chance de subsister après l’informatisation du processus considéré.

C’est là que l’analyse de Benjamin Tainturier est la plus acérée : une part croissante de l’activité productive, et surtout celle qui procure le plus de valeur ajoutée, se déplace vers la programmation de tous ces automates. Travailler, produire, c’est alors écrire.

Dans l’ancienne économie, celle de la seconde révolution industrielle, il y avait une division claire entre le travail de conception, accompli par les ingénieurs et concrétisé par des plans et des procédés, et l’exécution, par les ouvriers, sous le contrôle des contremaîtres, des gestes prévus minutieusement par les concepteurs. Une organisation du travail efficace consistait à avoir des plans et des procédés conçus de telle sorte que l’ouvrier puisse travailler comme une machine, vite et sans avoir à réfléchir. C’est ce travail répétitif qui cède le terrain aux robots, avec des conséquences ambivalentes : libérer l’humanité de tâches exténuantes est un bien, mais en attendant ceux qui les accomplissaient perdent leur travail, sauf si on peut les orienter vers d’autres activités.

Avec la révolution industrielle informatique (ou révolution cyberindustrielle), tout change. On n’a plus à faire à la main d’œuvre, mais au cerveau d’œuvre, les gens au travail doivent réfléchir, et même penser. La réflexion, et a fortiori la pensée, ne se déclenchent pas sur ordre, l’encadrement hiérarchique et autoritaire n’y peut rien, sauf nuire. Ce qui peut stimuler le travail intellectuel, c’est ce que Michel Volle appelle le commerce de la considération.

Cette mutation apparaît bien dans les entretiens menés par Benjamin Tainturier et Emmanuelle Duez : objectivement des cadres, ne serait-ce que par leur niveau de rémunération, les développeurs se perçoivent comme des travailleurs, dotés d’une conscience ouvrière. Ils sont à la fois les ingénieurs de leur propre travail, et ses ouvriers, c’est d’ailleurs ce qui rend ce travail si passionnant, on échappe aux divisions du travail frustrantes de la vieille économie.

Une autre chose qui échappe la plupart du temps aux managers français : la programmation des ordinateurs est à la fois une science, une technique et un art, elle restera forcément peu ou prou artisanale, vouloir l’industrialiser au sens ancien ne peut qu’échouer. C’est aussi une activité très exigeante intellectuellement, un étudiant fraîchement émoulu d’une licence d’informatique n’est qu’un programmeur débutant, il a encore devant lui des années d’apprentissage, en fait toute une vie.

Avoir des idées productives demande du temps et du silence, une atmosphère agitée n’y contribuera pas. Certes, le développeur aura sans doute des idées hors de son lieu de travail, sous la douche, ce qui, soit dit en passant, remet aussi en cause les méthodes de rémunération au temps de travail. De ce fait, le travail de développement n’est pas planifiable, les délais sont au bout de compte imprévisibles. Le manager qui exige des résultats rapides, mais qui rentre de week-end chaque lundi avec des idées nouvelles sur les dits résultats, est sûr de mener son projet à l’échec.

Comme ces questions sont mal comprises par les entreprises françaises, elles ont du mal à attirer et à retenir les développeurs, dont elles ont pourtant expressément besoin.

Il y a beaucoup d’autres choses intéressantes dans ce livre, on y lira notamment au chapitre 7 une analyse très fouillée de la place des femmes dans cet univers professionnel. Il y a aussi des développements avec lesquels je suis moins d’accord, sans doute parce qu’il est difficile de parler avec précision de l’activité de développement si l’on n’a pas soi-même un peu mis la main à la pâte.

Mais les visions principales, que j’ai résumées ci-dessus, sont justes et peu admises par les managers français, qui devraient en prendre de la graine avant de faire faillite.

Notes :

[1Étudiant en sociologie à l’École normale supérieure de Paris-Saclay et à l’ESSEC. Avec The Boson Project et sa fondatrice Emmanuelle Duez, il a mené les recherches qui ont abouti à l’écriture de cet ouvrage.


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