Après le terrorisme, des réactions inconsidérées

L’assassinat du professeur Samuel Paty a suscité dans notre pays une vague d’émotion et d’indignation. Je crains que ces sentiments bien compréhensibles n’aient déclenché des réactions inconsidérées. Ainsi, le Président de la République envisage que l’État intervienne dans l’organisation du culte musulman, au mépris de la loi de 1905, loi d’un équilibre parfait mais délicat. Le ministre de l’Intérieur exprime son désaccord avec les coutumes alimentaires de certains de nos concitoyens, toujours en violation de la loi de 1905. L’idée s’est répandue que la contemplation des caricatures mises en question devrait être imposée aux élèves, y compris musulmans, parce qu’elles seraient le parangon de la laïcité française ; une telle obligation serait une agression d’une violence incroyable, en plaçant un musulman sincère dans une situation impossible entre deux et même trois catégories d’impératifs contradictoires, de surcroît devant des caricatures ordurières et racistes : ceux qui émanent d’une partie de la société française qui attend d’eux qu’ils soient des français « comme les autres », mangeurs de saucisson et buveurs de vin rouge, mais en même temps qu’ils condamnent les attentats en tant que musulmans ; ceux qui émanent de leur religion ; sans oublier les « rappels » des islamistes extrémistes qui quadrillent certains quartiers.

De telles injonctions de l’institution scolaire sont forcément contre-productives, elles ne peuvent que susciter un sentiment de révolte, surtout chez des adolescents, et les pousser à rechercher chez les islamistes un sentiment de dignité que la République leur refuse. D’autant plus que les injonctions déclenchées par le drame récent s’ajoutent à des brimades subies de longue date, telles que les « contrôles au faciès » déjà signalés par le Défenseur des droits Jacques Toubon et bien d’autres. François Héran, lors d’un dialogue avec Marcel Gauchet publié par Philosophie Magazine, a développé la notion de racisme systémique : des manifestations de racisme exercées par des agents de l’État font système dès lors que, de façon réitérée, le Défenseur des droits, puis la Commission européenne, ont signalé au gouvernement français la persistance de tels comportements et la discrimination de fait qui en résultait pour certains groupes humains, et que ledit gouvernement laissait ces signalements sans réponse systématiquement, on peut alors parler de racisme systémique.

Heureusement, des voix se sont élevées pour répondre à ces propositions aberrantes, on en trouvera les références dans la dernière section de cet article. Mais cela risque de ne pas suffire à apaiser les conflits qui montent.

La suite de cet article se propose, en distinguant soigneusement l’islamisme de la religion musulmane, de réfléchir aux moyens compatibles avec la démocratie de lutter contre une idéologie et un mouvement anti-démocratique, l’islamisme, et pour cela je ferai une comparaison avec une autre idéologie anti-démocratique, le communisme.

 Islamisme et communisme

La comparaison entre islamisme et communisme n’est pas arbitraire : le fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna, ainsi que son disciple Sayyid Qutb, se sont explicitement référés à l’expérience léniniste et ont bâti leur organisation sur le modèle exposé par l’auteur de Que faire ?. Les idéologues du Hezbollah tiennent le même langage : il faut reconnaître que le modèle d’organisation léniniste a fait ses preuves, non pas pour administrer un État, mais bien pour mener une action subversive et renverser un pouvoir démocratique qui n’aurait pas pris la mesure du danger représenté par un tel mouvement.

L’islamisme, comme le communisme, est une idéologie profondément hostile à la démocratie, aux libertés individuelles et collectives, au pluralisme dans la société ; il ne faut pas oublier que ses victimes les plus nombreuses sont des musulmans dans des pays musulmans, sans oublier chrétiens et yézidis. Un pouvoir démocratique qui souhaite résister à un mouvement politique animé d’une telle idéologie est confronté à la difficulté de lutter par des moyens démocratiques contre un parti anti-démocratique, mais qui fait usage contre la démocratie de toutes les possibilités offertes par la démocratie. Ainsi, à sa grande époque, le parti communiste français a-t-il usé de toutes les possibilités de la liberté de la presse pour répandre son idéologie, du système électoral pour s’emparer de municipalités aussitôt transformées en appareils de propagande et de réseaux d’influence.

Les islamistes ne procèdent pas autrement, et dans certaines ex-banlieues rouges ils tendent à se substituer aux communistes en déclin.

Comment les pays européens démocratiques confrontés à un mouvement communiste puissant et qui lui ont résisté, principalement l’Italie et la France, ont-ils pu échapper au sort de la Tchécoslovaquie ? Bien sûr, on avancera le partage de l’Europe décidé à Yalta, que les Soviétiques comme les Anglo-Américains ont respecté dans l’ensemble. Mais s’il a sans aucun doute empêché la prise du pouvoir par les communistes, il n’a guère pu éliminer leur influence, hégémonique tant dans la classe ouvrière que dans l’intelligentsia jusque dans les années 1960, et encore bien présente au tout début des années 1980 (en France c’est Mitterrand qui donnera le coup de grâce en cueillant un fruit déjà bien mûr).

Bien sûr, il était important qu’existassent, face aux syndicats communistes, des syndicats non-communistes, et d’autres contrepoids dans d’autres secteurs de la société. Mais nul contre-pouvoir n’a pu, par ses seules forces, entamer l’influence communiste.

S’il est à noter que l’effondrement des communismes français et italien a précédé d’une décennie celui de l’URSS, celle-ci était déjà engagée sur une pente fatale repérée dès 1976 par Emmanuel Todd. Mai 1968 et sa suite ont suscité les premières alternatives idéologiques crédibles au communisme, capables de séduire les classes moyennes à aspirations culturelles, cependant que la classe ouvrière entrait en décomposition. Les écrits d’Alexandre Soljénitsyne, le soutien aux dissidents soviétiques, le printemps de Prague ont beaucoup affaibli le PCF, qui avait quand même assez bien résisté à l’écrasement du soulèvement hongrois de 1956.

Finalement, au fur et à mesure du désenchantement à l’égard de l’empire soviétique, la virulence du communisme s’est atténuée au profit d’un « communisme municipal » compatible avec la démocratie, et rien ne dit qu’une évolution similaire n’adviendra pas avec certains courants islamistes. Les municipalités communistes n’étaient pas élues uniquement par bourrage des urnes : elles fournissaient aux populations des services dont elles sont maintenant privées, colonies de vacances, loisirs culturels et sportifs...

Que cela suggère-t-il pour l’islamisme d’aujourd’hui ? J’y trouve confirmation de l’analyse de Farhad Khosrokhavar et Noémie Issan-Benchimol (dont on trouvera la référence ci-dessous) : toute tentative de contrer l’islamisme par les moyens du pouvoir, par en haut, est vouée à l’échec, pire, à renforcer l’influence islamiste parmi les musulmans qui se sentiront, à juste titre, stigmatisés. Par contre, l’existence d’autres courants de pensée parmi la jeunesse musulmane peut lui faire concurrence. De même que les partis communistes étaient appuyés et financés par l’URSS, les différents courants islamistes sont soutenus et financés par les pays du Golfe et d’autres pays musulmans : le déclin de ces pays, qui semble en bonne voie, et la façon dont ils se déconsidèrent, par exemple en Syrie, ne pourra manquer d’affaiblir leurs clients islamistes. Enfin les mouvements populaires des pays musulmans contre leurs gouvernements despotiques sont sans doute appelés à jouer le rôle principal, même si pour l’instant ils paraissent en mauvaise posture.

Enfin, Jean Baubérot attire mon attention sur un point à ne pas oublier lorsque l’on parle avec un croyant : « pour tous les sécularisés (qu’ils soient “croyants” ou pas), la mort est la fin de la vie. Nous ne comprenons plus la culture de ceux pour qui la mort, c’est le passage dans l’au-delà ».

 Caricatures indécentes et indéfendables

Je n’ai pas vécu l’affaire Dreyfus, mais mon grand-père, élève au lycée Condorcet, devait jouer des poings à chaque récréation. Il avait conservé un recueil de caricatures de l’époque, tellement répugnantes que mon épouse a refusé qu’elles transitent par son appartement lors de la vente de la maison familiale. Je dois dire qu’elles ressemblent comme des sœurs à celles qui font la une de Charlie Hebdo depuis quinze ans, à la suite des caricatures publiées par le journal danois Jyllands-Posten (moins les exhibitions d’organes sexuels, que la législation de l’époque interdisait).

Les traits physiques prêtés aux juifs par Forain et Caran d’Ache sont les mêmes que ceux que Charlie Hebdo attribue aux musulmans : nez crochus, doigts de rapaces, regards cupides et cruels, corps difformes dans des postures serviles ou lubriques. Ordurier et raciste me semblent deux adjectifs qui conviennent.

On veut m’expliquer que c’est la critique de la religion en général, de l’ordre établi et de l’autorité, que sais-je... : si une certaine tradition anti-autoritaire française s’est construite dans la lutte contre une Église catholique monarchiste et politiquement puissante, c’est tout autre chose d’infliger, comme l’écrit Alain Brossat (référence ci-dessous) un « mélange d’outrage ordurier autant que délibéré à une religion, (une foi qui se trouve être celle d’une fraction significative des milieux populaires de ce pays), de pornographie de bas étage et de clichés néo-coloniaux inusables », agression non contre le sabre et le goupillon, mais contre une population qui occupe souvent les places les moins enviables de notre société.

 Des voix raisonnables défendent laïcité et tolérance

Notre régime démocratique autorise tout un chacun à publier ou à regarder des caricatures, qu’avec Edgar Morin je n’hésiterai pas à qualifier de grossières, et avec Alain Brossat d’ordurières et racistes. Mais je ne puis qu’être d’accord avec Jacques Rancière, qui explique qu’elles ne sauraient ni constituer le paradigme de la liberté d’expression, ni participer de la tolérance qui devrait régir les relations entre citoyens, ne serait-ce que parce qu’elles « expriment, entre autres, le sentiment de mépris que des esprits qui pensent appartenir à une élite éclairée éprouvent et veulent faire partager à l’égard de la religion de populations qu’ils jugent arriérées ». Alain Brossat, dans l’article déjà cité, explique pourquoi des musulmans ne peuvent que se sentir insultés par de tels dessins, et Jacob Rogozinski attribue l’incompréhension française de ce fossé qui se creuse à l’extinction de l’idée religieuse dans notre pays, qui rend difficile l’empathie et le dialogue avec un croyant sincère.

François Héran, dans une « Lettre aux professeurs d’histoire-géographie », rappelle les termes de la lettre de Jules Ferry aux instituteurs et ceux d’une allocution de Jean Jaurès, imprégnés d’un esprit de tolérance que le ministère de l’Éducation nationale a dû juger excessif, puisqu’il en a falsifié le texte dans la circulaire adressée aux enseignants pour qu’ils la lisent aux élèves.

Prévenir la radicalisation religieuse sans tomber dans l’anticléricalisme vulgaire (la lutte contre la religion, avec quoi en France on confond souvent la laïcité), c’est avancer sur un chemin de crête bordé de précipices. Jean Baubérot trace ce chemin de longue date, et il nous procure notamment un exposé particulièrement clair de la différence entre sécularisation et laïcité, grand sujet d’incompréhension mutuelle entre Français et Américains. Vous pourrez aussi le lire ici et encore .

Farhad Khosrokhavar et Noémie Issan-Benchimol expliquent pourquoi la République ne peut pas protéger les musulmans de l’Islam radical : toute injonction venue d’en haut ne pourra avoir que l’effet inverse du but poursuivi, alors qu’au contraire des courants d’idées horizontaux, émis par des pairs, pourraient avoir des effets bénéfiques.

Françoise Lorcerie analyse le matériel pédagogique proposé aux enseignants pour les cours d’éducation civique et morale consacrés à la liberté d’expression, et où Samuel Paty a puisé pour introduire le sujet des caricatures comme il l’a fait : on ne peut s’empêcher de penser que l’institution de l’Éducation nationale l’a mis en danger.

On consultera également avec profit l’article de Soulayma Mardam Bey dans le quotidien libanais L’Orient - Le Jour, qui met en balance l’hypocrisie du gouvernement français face à l’Islam et celle des dirigeants des pays musulmans qui appellent à boycotter les produits français, surtout la Vache qui rit mais pas ceux de nos industries d’armement.