L’Observatoire de la laïcité était une commission consultative créée le 25 mars 2007 à l’initiative de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin, présidée par Jean-Louis Bianco, dissoute le 5 juin 2021 à l’initiative d’Emmanuel Macron et de Marlène Schiappa. Il était chargé de conseiller le gouvernement et le parlement par l’émission d’avis sur les questions de société qui mettaient en jeu les principes de la laïcité, ainsi que d’organiser des formations à la laïcité et à la prise en considération des faits religieux.

La dissolution de l’Observatoire de la laïcité a été obtenue par un courant d’opinion, actif au Parlement, qui le jugeait laxiste, prétendument à l’égard des religions, en fait à l’égard d’une religion, l’Islam, qui a été sous les feux de l’actualité ces dernières années.

Depuis les débats préliminaires au vote de la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905, il y a toujours eu, principalement mais pas exclusivement au sein de la gauche, conflit entre un courant qui voulait interpréter les lois de laïcité comme des armes contre les religions (à l’époque le catholicisme, très puissant politiquement et hostile à la République), et un courant tolérant qui voulait simplement s’opposer aux interventions abusives des autorités religieuses dans la vie politique, et des autorités politiques dans la vie religieuse des fidèles. C’est ce dernier courant, conduit par Aristide Briand et Georges Clemenceau, qui l’a emporté en 1905, et qui a fait de cette loi et de celles qui l’ont complétée un modèle d’équilibre et de tolérance. On lira dans une interview de Patrick Weil un résumé concis de ces événements, et dans un article du blog de Jean Baubérot sur Médiapart une interprétation plus nuancée, qui expose la guerre des idées au sein de la gauche, dont on observe les ramifications dans les controverses actuelles. Outre le livre de Patrick Weil, Baubérot recense dans son article ceux de Michel Wieviorka (Racisme, antisémitisme, antiracisme. Apologie pour la recherche) et de François Héran (Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression), tous ouvrages que nous ne saurions trop recommander.

En fait, cette conception d’une laïcité de combat contre les religions (et en fait contre leurs fidèles), contraire à la loi de 1905, renvoie à une conception réductrice de l’universalisme, qui voudrait couler tous les humains dans le même moule. Une telle conception convient particulièrement bien, on s’en doute, à la population d’origine majoritaire d’une société donnée. Elle place ceux qui appartiennent à une minorité sous le coup d’une double injonction paradoxale : d’une part se couler dans le moule majoritaire en renonçant à manifester cette appartenance minoritaire ; d’autre part exprimer, en tant que membre d’une minorité, la réprobation de leurs « co-minoritaires » qui manifesteraient trop visiblement cette appartenance. On sent bien que ce grand écart, très inconfortable, ne peut aboutir qu’à l’effet inverse de ce qui est proclamé : inciter les minorités à se replier sur elles-mêmes. Cette vision de la laïcité et de l’universalisme, aujourd’hui, est le paravent d’un certain courant d’opinion, souvent de gauche, pour laisser libre cours à ce qu’il faut bien appeler son racisme anti-arabe.

Comme l’écrit Baubérot en référence à Wieviorka, « deux facteurs ont changé la donne dans l’étude du racisme et du combat antiraciste. Le premier est la prise de conscience d’un “racisme indirect ou systémique” qui n’a pas besoin de “racistes” pour produire des discriminations (dans le recrutement à certains postes, par exemple) ; le second est le passage d’un racisme biologique à un racisme plus “culturel” où les racisés sont moins considérés comme des êtres inférieurs que comme des “individus différents, inadaptés, inassimilables” ». Ce sont ces évolutions qui permettent certaines expressions d’un racisme contemporain qui ne dit jamais son nom.

L’universalisme tel que le conçoivent ces auteurs et tel que l’exprime la loi de 1905, au contraire de la vision réductrice exposée ci-dessus, est synonyme d’ouverture à la diversité des sociétés, des cultures et des pensées. C’était la vision de l’Observatoire de la laïcité, c’est d’elle que le courant intolérant n’a pas voulu, en dissimulant derrière un voile de « laïcité » des pratiques de stigmatisation et de discrimination de nos compatriotes musulmans ou supposés tels.

Jean Baubérot trouve également des arguments dans le livre de François Héran : « À la base de son étude, on trouve le refus fondamental de se laisser enfermer dans une alternative désastreuse : ou vous soutenez, sans esprit critique, tout ce qui se dit sur “l’islam” en invoquant la “liberté d’expression”, ou vous vous montriez complices de l’islamisme radical, des djihadistes. Philippe Geluck, l’auteur des bandes dessinées du “Chat”, a été victime de cette imposture. Parce qu’il a fait la distinction entre “des dessins qui dénoncent les intégrismes et l’islam politique violent” et ceux qui vont “heurter des esprits pacifiques, qui vont se sentir blessés par les coups qu’on veut porter aux ultras”, il lui a été reproché de ne pas être “dans la ligne de ce qu’il faut penser” ».

Bref, la dissolution de l’Observatoire de la laïcité est une mauvaise passe pour une conception réellement universaliste de la laïcité, et pour y réagir Jean-Louis Bianco, Jean Baubérot, Valentine Zuber, Dounia Bouzar, Daniel Maximin, Nilüfer Göle et quelques autres ont créé la Vigie de la laïcité, une association dévolue à la promotion d’une laïcité ouverte et universaliste. Je vous invite à visiter son site. Il est également possible d’adhérer aux Amis de la Vigie de la laïcité. Personnellement je l’ai fait. L’adhésion permettra de suivre la newsletter, qui donnera régulièrement des outils d’analyse et d’information sur la laïcité et des exemples de "bonnes pratiques" laïques. Elle permettra également de participer aux rencontres que l’association organisera.