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Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Plusieurs fois Crime et châtiment m’est tombé des mains. Mais il a bien fallu m’y résoudre : c’est un pilier de la culture mondiale, et lorsque j’en ai vu une citation en exergue du roman de Leïla Slimani Chanson douce [1], j’ai compris que je n’avais pas le choix. Ce fragment prend d’ailleurs plus de force si l’on pense à Louise, l’héroïne de Chanson douce, et à son errance sans issue, plutôt qu’au pitoyable Marmeladov. Quoi qu’il en soit, celui qui écrit ainsi est un écrivain qu’il faut lire parce qu’il a saisi des choses presque indicibles de la question humaine. Alors je m’y suis remis.

Mon édition de Crime et châtiment compte près de 600 pages, là où 200 auraient sans doute suffi. La logorrhée, le misérabilisme, le ton emporté découragent souvent. Gontcharov a pu dépeindre la misère du peuple russe avec plus de sobriété, sans pour cela édulcorer son propos. J’ai essayé plusieurs traductions, pareil. On me dit que le texte original est à la portée de mes souvenirs de russe du lycée, mais ce serait encore plus long. Le crime est commis à la page 92, il en reste 500 pour se demander si Raskolnikov finira par se démasquer, et quand.

Il faut savoir que Dostoïevski a d’abord publié Crime et châtiment en 1866 en feuilleton, comme beaucoup de ses autres œuvres, et qu’il avait bien besoin des versements périodiques du Messager russe pour couvrir (incomplètement) ses dettes de jeu. Échapper à ses créanciers fut un motif de ses vagabondages en Europe, qui lui inspireront le dégoût de l’Occident et du libéralisme. Ces tracas l’ont sans doute incité à tirer à la ligne. En février 1867 il se remarie avec la jeune Anna Grigorievna Snitkina (sa sténographe), qui remettra de l’ordre dans sa vie et dans ses affaires, et permettra ainsi les œuvres plus équilibrées (enfin, tout est relatif) de la dernière période.

Voilà, tout bien lu, si Dostoïevski est indubitablement un immense écrivain, Crime et châtiment ne me semble pas être le sommet de son œuvre. Le livre a connu un immense succès, en Russie et à l’étranger, lors de sa parution et des décennies plus tard, succès qui me reste aussi mystérieux que celui de la Nouvelle Héloïse, d’un auteur que je place également au premier rang de mes admirations.


Je serais tenté de penser que son épilogue sauve le roman (et Raskolnikov au passage). Tout ce chemin pour en arriver là ; ainsi se clôt également le film de Robert Bresson Pickpocket, hanté par Crime et châtiment : « Oh, Jeanne, pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre ». On pense aussi à la séquence finale du film de Dreyer Gertrud : après le débordement des passions vient la paix de la rédemption. Chez Bresson comme chez Dostoïevski elle est apportée par l’amour d’une femme pour un homme qui ne l’a sans doute pas tout à fait mérité. C’est cet amour, au début pour ainsi dire imperceptible, qui fait vivre le film comme le roman, et qui en fait finalement des chefs d’œuvre. Sonia s’attachera irrévocablement à Raskolnikov, le convaincra d’avouer, le suivra au bagne ; les bagnards la vénéreront comme une madone.

Si Pickpocket compte parmi les plus beaux films de Bresson, il s’est à nouveau tourné vers Dostoïevski ultérieurement, et avec moins de succès, au moins pour Une Femme douce et Quatre nuits d’un rêveur, parce que l’on peut sans doute ranger également Le Diable probablement et L’Argent, deux réussites, dans la veine dostoïevskienne. De toute façon il faut une attention soutenue pour reconnaître dans chacun de ces films la source de son inspiration littéraire : autant Dostoïevski est prolixe et excessif, autant Bresson est sobre, ascétique et retenu. Et malgré tout ce que l’on doit à Bresson, la meilleure adaptation de Dostoïevski à l’écran reste pour moi L’Idiot d’Akira Kurosawa, dans la neige de l’île du Nord, Hokkaido, avec dans le rôle de Nastasia Philippovna l’immortelle Setsuko Hara et Toshirō Mifune dans celui de Rogojine. Sans oublier La Douce du cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa, tableau superbe et cauchemardesque de la Russie contemporaine, et aussi éloigné du texte de Dostoïevski que du film de Bresson.

Si ce n’est par Crime et châtiment, par où aborder la lecture de Dostoïevski ? Sans doute, tout compte fait, son livre le moins sinistre, aussi bizarre que cela soit, me semble être les Souvenirs de la maison des morts, récit autobiographique de sa détention au bagne de Tobolsk, en Sibérie, et source de bien d’autres écrits. Comme l’a signalé René Girard (dans Mensonge romantique et vérité romanesque), Les Carnets du sous-sol sont un concentré épuré de l’art de son auteur, d’une densité incroyable. Les Démons [2], pour qui se souvient de Mai 68, est une œuvre d’une modernité et d’une actualité stupéfiantes : le personnage du petit chef révolutionnaire qui assoit son emprise sur une bande de jeunes gens pour leur faire commettre des crimes à prétexte politique me semble sorti de mes propres expériences. Et n’oublions pas Les Frères Karamazov, roman inoubliable.

Finalement, la grandeur d’une œuvre reste un mystère : Les Carnets du sous-sol ou Les Frères Karamazov, par certains passages, m’ont saisi de tremblements, d’une émotion incontrôlable, comme Lumière d’août de Faulkner, ou Le Château de Kafka, et je serais bien en peine d’en donner l’explication. Mais je peux en conseiller la lecture.