Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Naissance d’un mot et d’une idée

La principale raison qui justifie l’accès de Lénine à la mémoire historique est une invention : le totalitarisme.

« ... le terme “totalitaire” était apparu dès 1923-1924 sous la plume de Giovanni Amendola, un journaliste démocrate italien qui caractérisait ainsi le système électoral inauguré par Mussolini pour s’assurer une majorité absolue au Parlement. L’adjectif fut repris et revendiqué dès 1925 par le leader du fascisme que le sociologue et socialiste français Marcel Mauss, reprenant une expression de Kautsky, qualifiait alors de “singe de Lénine”. »

Mais si le mot est une création italienne, le principe existait déjà, et d’ailleurs les totalitaires ultérieurs, de Mussolini au Hezbollah, ont toujours reconnu leur dette envers Lénine. Ce dernier reconnaissait certes avoir des précurseurs, les acteurs de la Terreur révolutionnaire française, Robespierre et Saint-Just, mais il faut bien dire que l’élève a dépassé les maîtres.

La bibliothèque familiale de ma jeunesse contenait les 36 volumes des œuvres complètes de Lénine (une édition ultérieure en comporte 45, l’auteur était un graphomane dont on compte 30 820 textes autographes). Ainsi j’ai pu lire L’État et la Révolution, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), Un pas en avant, deux pas en arrière, La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, et d’autres, qui m’avaient passionné (et procuré une excellente note de philosophie au bac Philo., passé en hypotaupe). Que faire ?, lu par devoir, m’avait ennuyé : éclairé par le livre de Courtois, je comprends maintenant pourquoi, c’est peut-être ce texte long et filandreux qui résume le mieux l’ignominie bolchevik.

La conception léniniste du parti révolutionnaire

Ce que Lénine propose comme principe d’action dans Que faire ? en 1902, ce n’est pas de mobiliser et d’organiser de grandes masses populaires pour obtenir des libertés démocratiques et de meilleures conditions de vie, que la Russie a été à au moins trois reprises sur le point d’obtenir, certes progressivement, mais à coup sûr : sous Alexandre II, qui a aboli le servage en 1861, assassiné en 1881 par Narodnaïa Volia ; sous le ministère de Stolypine (1906-1911), assassiné en 1911 par un indicateur de l’Okhrana infiltré chez les socialistes révolutionnaires ; enfin après la révolution de février 1917 et la convocation d’une Assemblée constituante, liquidée par les bolcheviks lors du putsch d’octobre sous les ordres de Lénine.

Non, Lénine voulait que le parti révolutionnaire soit un groupuscule clandestin organisé selon le modèle STAM formulé par Alessandro Orsini pour décrire les Brigades Rouges, autre groupuscule totalitaire :

« S : La dimension sociale du lien idéologique recouvre le nombre de liens existant entre les membres du groupe terroriste et ceux appartenant aux autres groupes sociaux. Tous les membres des Brigades Rouges précisent que la décision de rejoindre la secte révolutionnaire implique la fin de tout contact avec le monde extérieur. »

« T : la dimension temporelle du lien idéologique se mesure à la quantité de temps passé avec ses pairs. La décision de se cacher oblige les membres des Brigades Rouges à passer leurs journées avec d’autres membres. »

« A : l’attachement aux autres constitue la dimension émotionnelle du lien idéologique. Lorsque les membres d’un groupe terroriste sont très proches les uns des autres, la peur de remettre en cause des valeurs communes et donc de perdre l’estime et l’amitié de ses camarades s’accroît. »

« M : la dimension morale du lien idéologique porte sur le contenu de l’idéologie. Celui-ci est très important car il dit que penser et faire... Dans le cas des Brigades Rouges, la dimension morale de l’idéologie se constitue à travers un processus éducatif en plusieurs étapes qui culmine avec la déshumanisation de l’ennemi politique. »

Il est intéressant de noter que dès 1871 Fiodor Dostoïevski avait, dans son roman Les Démons, peut-être le meilleur, décrit une telle secte révolutionnaire, inspirée déjà par Narodnaïa Volia et par son chef Serge Netchaïev. Les militants sont au départ subjugués par le chef, doté d’un fort pouvoir d’emprise, et une fois enrôlés il leur est psychologiquement impossible de déserter : pour faire référence à mon expérience personnelle, pourtant bien plus bénigne, je me souviens du sentiment écrasant de solitude quand j’ai apostasié le maoïsme, parce que je n’avais pratiquement pas d’autres amis que mes compagnons de militance.

Lénine et le peuple

Lénine insiste donc sur la nécessité de créer une petite secte conspiratrice et terroriste, capable de faire descendre « les masses » dans la rue ou de leur faire mettre le feu aux demeures des propriétaires terriens : si ensuite « les masses » en question se font massacrer par l’armée et la police, Lénine pense que ce n’est pas grave, et même que c’est très bien, que cela fait avancer « la cause ». Et en effet, en 1905 comme en 1917, loin de proposer des perspectives politiques aux ouvriers et aux paysans révoltés, les bolcheviks et d’autres groupes révolutionnaires ont veillé à ce qu’aucun compromis ne soit possible, la désagrégation de la société en a été aggravée, la Russie ne s’en est toujours pas relevée. Les assassinats d’Alexandre II et de Stolypine (même si Lénine, souvent dans le rôle de la mouche du coche, n’y était pour rien) répondaient au même objectif.

Le putsch d’octobre 1917 n’a pas eu grand mal à triompher : la garnison de Pétrograd (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) avait le choix entre retourner au front face à l’armée allemande ou commettre un coup d’état contre un pouvoir faible et désarmé, l’hésitation a été vite résolue.

Les slogans léninistes étaient : une paix séparée avec les empires centraux, la terre à ceux qui la cultivent. Cela semble fort bien, mais comme le souligne Soljenitsyne, cette idée de paix séparée achoppait sur le fait que les armées allemandes et austro-hongroises occupaient plusieurs centaines de milliers de kilomètres-carrés de territoire russe : fallait-il les leur abandonner comme prix de la paix ? Sans oublier l’arrière-pensée bolchevik, exprimée clairement dès Que faire ? : transformer la guerre étrangère en guerre civile.

Quant à la distribution des terres à ceux qui la cultivent, du jour au lendemain, sans même parler de collectivisation, elle posait un problème concret : qui allait acheter les semences des prochaines semailles, les propriétaires actuels, menacés d’expropriation, ou les bénéficiaires à venir de la réforme future (et hypothétique), de toute façon impécunieux ? Dans bien des cas ce ne seront ni les uns ni les autres, avec comme conséquence, conjuguée à l’interdiction du commerce, une crise de subsistances aiguë, la famine en d’autres termes.

La famine comme instrument de domination

Il n’est pas le premier, mais il le fait particulièrement clairement : Thomas Piketty explique comment le capitalisme est le premier régime politico-économique à avoir résolu le problème des famines, qui avait contribué à provoquer la chute de l’Ancien Régime.

L’économie de l’Ancien Régime était essentiellement agricole, et avec les techniques agraires de ce temps le capital, grosso modo, se renouvelait à l’identique d’une année sur l’autre, dans les cas favorables il procurait un rendement de 2 ou 3%, et dans les cas défavorables (succession d’intempéries, épidémies...) c’était la famine inévitable. Le capitalisme a permis une croissance plus élevée, des rendements agricoles accrus, des marges de manœuvre bien supérieures, qui ont écarté le risque de famines (l’Irlande de 1848 n’était pas un pays d’économie capitaliste, et la famine y était le fait d’un choix délibéré du gouvernement anglais).

Alors que la Russie était en 1914 le premier exportateur mondial de céréales, la politique léniniste a déclenché une famine en 1921 qui a fait entre 3 et 5 millions de victimes. Cette famine n’était pas un accident économique, mais le résultat d’une politique délibérée d’assujettissement des populations, par des réquisitions et par la collectivisation forcée conjuguées avec la désorganisation des moyens de production et l’interdiction du commerce.. Il s’agissait de mettre la paysannerie au pas.

Ce brillant exemple de domination par la famine ne sera pas négligé par les disciples de Lénine, Staline avec les famines de 1931-1933 et celle de 1946-1947, Mao Zedung avec la famine consécutive au « Grand Bond en avant » (1958-1962), dite Grande famine chinoise (de 15 à 36 millions de morts selon les estimations), suivie de la famine de la Révolution culturelle, sans oublier la famine de 2023 en Corée du Nord par Kim Jong-un, les Khmers rouges...

Pourquoi un tel succès ?

Comment un homme aussi détestable et un programme politique aussi meurtrier ont-ils pu connaître un tel succès ? Et avoir autant de disciples ?