Simon Leys, la « révolution culturelle » et l’art bourgeois
Article mis en ligne le 20 mai 2020

par Laurent Bloch

En relisant Les Habits neufs du Président Mao de Simon Leys, que j’avais fort mal lus dans ma jeunesse mal débarrassée du maoïsme et du marxisme-léninisme, je prends conscience de la virulence et de la profondeur de la critique qu’il formule, non seulement de la « Révolution culturelle », mais aussi de toutes les idéologies léninistes et apparentées qui sous couvert de libération du peuple prônent une servilité absolue devant des chefs suprêmes. Son style incisif, qui m’agaçait à l’époque, me fait jubiler maintenant. Et précisons que Simon Leys, à l’inverse de la plupart des soi-disant analystes de l’époque, lisait parfaitement le chinois, ce qui lui permettait un accès direct aux sources. Bien sûr, depuis l’écriture de ce livre, contemporain des événements, d’autres sources sont apparues, et des analyses nouvelles ont pu tirer profit du recul du temps, comme en témoigne La dernière révolution de Mao, livre de Roderick Macfarquhar et Michael Schoenhals, qui ont recueilli une bonne partie de leur documentation en écumant les éventaires des bouquinistes de province en Chine.

Je ne résiste pas au plaisir de citer un bref passage du livre de Leys. « Le 1er juillet [1968], une soirée artistique a marqué la célébration du quarantième anniversaire de la fondation du Parti. La liste des présences donne à penser que l’on ferait mieux de célébrer ses funérailles ». La soirée comportait une représentation de l’opéra de Pékin « modernisé » par Jiang Qing (madame Mao Zedong) en remplaçant les instruments traditionnels par un piano. C’est la note de bas de page qui me semble la plus hilarante :

« Ce n’est pas par hasard que le piano, fétiche petit-bourgeois par excellence (ô banlieues dominicales, ô Laforgue !) ait été choisi pour devenir le symbole de la “révolution” dans le domaine artistique. La fascination exercée sur le “quartier général prolétarien” par l’esthétique putréfiée de la petite bourgeoisie européenne du XIXe siècle, pieusement recueillie et retransmise par l’Union soviétique, vint simultanément se manifester ce même mois dans le domaine de la peinture, le chef-d’œuvre proposé à l’admiration des masses étant une sirupeuse peinture à l’huile (à la margarine serait-on plutôt tenté de dire) représentant le Jeune Mao Zedong sur la route de Anyuan. Ainsi dans toutes les bonnes familles rouges pourra-t-on dorénavant accrocher au-dessus du piano révolutionnaire du salon, un révolutionnaire Bouguereau. L’ouvrage était d’une mièvrerie si sucrée et désuète, que l’une de ses innombrables reproductions diffusées vers l’Europe s’égara au Vatican, et fut accrochée pour un temps dans une salle d’attente pontificale par un ecclésiastique de bonne foi qui l’avait prise pour une gravure missionnaire. »