Un livre de Guillaume Erner (tiré de sa thèse) :
Expliquer l’antisémitisme - Le bouc émissaire : autopsie d’un modèle explicatif
Article mis en ligne le 3 juin 2020
dernière modification le 30 juin 2020

par Laurent Bloch

Les auditeurs matinaux de France Culture connaissent Guillaume Erner, qui anime cette antenne de 6h 57 à 9h. En 2002 il a soutenu une thèse de sociologie sous la direction de Raymond Boudon, publiée en 2005 (puis en 2012 et en 2015) aux Presses universitaires de France avec une préface de Pierre-André Taguieff sous le titre Expliquer l’antisémitisme - Le bouc émissaire : autopsie d’un modèle explicatif.

 Antisémitisme, terme trompeur parce qu’unique

En fait, à l’occasion d’un large panoramique sur les manifestations d’hostilité aux Juifs de l’Antiquité à nos jours, mais aussi sur les périodes et les lieux exempts de cette hostilité, Guillaume Erner met en évidence la grande variété des situations socio-historiques concernées, et s’attaque à la prétention des sciences sociales à les subsumer sous le terme unique d’antisémitisme, ce qui « revient à fabriquer artificiellement de l’unité. »

« Si les sciences sociales éprouvent tant de difficultés à penser l’antisémitisme, c’est qu’il n’est pas aisé de comprendre un phénomène dont elles sont parties prenantes. Au XIXe, comme au XXe siècle, l’antisémitisme est indissociable de l’histoire des sciences humaines. Voilà pourquoi la sociologie ne permet pas toujours de comprendre l’antisémitisme. Mais l’antisémitisme, en revanche, permet de mieux comprendre la sociologie.

[...]

“ Le modèle du bouc émissaire domine la sociologie de l’antisémitisme. Pourtant, ce facteur explicatif ne rend pas l’hostilité aux juifs intelligible ; il se contente de substituer de l’inexpliqué à de l’inexplicable. Considérer les bourreaux comme soumis au mécanisme du bouc émissaire conduit à adhérer à une conception holiste et déterministe du social. Or, ce sont là deux caractéristiques des théories antisémites ; ces dernières décrivent les Juifs depuis une perspective également holiste et déterministe. »

 Le malheureux animal du Lévitique

La contestation de Guillaume Erner part du principe que ce ce n’est pas parce qu’une idée peut être formulée par des phrases cohérentes qui s’enchaînent de façon logique, et qu’elle correspond à peu près à quelques exemples controuvés, qu’elle est vraie : encore faut-il qu’elle puisse rendre compte des situations et des événements, et qu’elle ne soit pas réfutée par un trop grand nombre d’autres événements (ou absences d’événement). C’est un lieu commun d’énoncer que les manifestations d’antisémitisme seraient l’exutoire d’une population confrontée à une crise et qui trouverait donc là un « bouc émissaire ». Une version encore plus triviale, sub-marxiste, prétend que ce seraient les forces du « grand capital » qui détourneraient la juste colère des « masses populaires » vers les Juifs. Et l’on peut bien sûr trouver quelques épisodes historiques où une crise sociale coïncide avec des actes antisémites. Mais alors, pourquoi la période qui s’étend de la fin de l’Antiquité à la première croisade, pourtant fort longue et riche en crises dramatiques de toutes sortes, ne connaît-elle quasiment pas d’épisodes d’hostilité systémique envers les Juifs (hormis dans l’Espagne wisigothique, et des situations anecdotiques) ? Si la crise économique de 1929 avait causé la montée de l’antisémitisme en Allemagne, n’aurait-elle pas dû avoir le même effet aux États-Unis, où elle fut pourtant gravissime ? Et de surcroît le chapitre XVI du Lévitique auquel est emprunté le malheureux animal met en scène quatre animaux, un taureau, un bélier et deux boucs, sans compter le mystérieux démon Azazel, dans un récit assez confus mais qui ne colle pas bien avec la doxa sociologique, encore moins avec les âneries auxquelles Marx ne mérite pas que son nom soit associé.

 Critique du causalisme

Cette histoire de « bouc émissaire », aujourd’hui modèle explicatif dominant, ne satisfait pas notre auteur. Il emprunte à Raymond Boudon un moyen de « trancher entre deux manières d’expliquer la cause des idées fausses. Raymond Boudon les présente comme suit  :

- une explication “compréhensive”, où les causes s’apparentent à des raisons. Elles reposent sur un postulat méthodologique qui tente d’entrevoir la rationalité subjective à l’œuvre dans les phénomènes sociaux. Ce type d’explication rompt avec le sens commun qui attribue des causes irrationnelles aux croyances. Or, cette rupture “est l’une des tâches primordiales des sciences humaines et l’une de leurs principales sources de légitimité” ;

- les explications “causalistes” reposent au contraire sur la conviction que les adhésions aux croyances ont des causes, principalement affectives, et non des raisons.

En sociologie de l’antisémitisme, les explications causalistes dominent : on tente d’attribuer des causes aux hostilités antijuives. Pourtant, il faudrait s’attacher à comprendre les raisons pour lesquelles des individus ont été conduits à tuer. Car un événement comme la Shoah, ainsi que le souligne Christopher Browning, “fut possible parce que, au niveau le plus élémentaire, des êtres humains individuels mirent à mort d’autres êtres humains, en grand nombre et sur une longue période”. Rendre cette catastrophe intelligible impose de reconstruire la logique des acteurs. » C’est ce à quoi s’emploie Guillaume Erner pour un certain nombre d’épisodes, nous ne les reprendrons pas tous ici.

 Le mystère de l’Eucharistie

Guillaume Erner s’est passionné pour le rite eucharistique, dont il faut bien dire que la mise au premier plan par Innocent III lors du concile de Latran IV (1215), apogée de de la puissance de l’Église, allait avoir de fortes répercussions sur les relations entre les Juifs et les Chrétiens. C’est à partir de là que se répandirent les accusations de profanation d’hosties et de meurtres rituels, prétextes à massacres de juifs.

« La communauté juive cherche à se prémunir contre ces accusations. Dans un concile rabbinique qui se déroula à Mayence en 1220, on trouve l’interdiction d’acquérir des objets liturgiques chrétiens. Peut-être l’interdiction s’expliquait-elle par la crainte d’être accusé de ce méfait, à moins qu’il ne s’agisse de la peur de l’idolâtrie. Quoi qu’il en soit, elle fait écho aux soupçons propagés par le pape Innocent III lui-même, dans une lettre adressée à l’archevêque de Paris et de Sens : il accusait les Juifs, au moment de Pâques, d’obliger les nourrices chrétiennes qui ont reçu l’Eucharistie à verser leur lait dans les latrines trois jours durant avant de donner à nouveau le sein à l’enfant. Pour prévenir ce blasphème et d’autres plus terribles encore, le concile de Vienne (1267) oblige les Juifs à s’enfermer chez eux quand les cloches sonnent annonçant que des hosties vont être transportées dans la ville : les meurtriers du Christ ne doivent pas approcher de son corps. » (p. 216 de l’édition électronique)

« Le modèle du bouc émissaire ne peut rendre compte de manière satisfaisante du retournement observé au cours du Xe-XIIe siècle. Aucune théorie classique de la crise n’est susceptible d’expliquer pourquoi la condition des Juifs a changé au cours d’une période de prospérité. Prospérité intellectuelle, puisqu’il est fréquent de parler de renaissance du XIIe siècle. Prospérité matérielle, avec, entre 1050 et 1250, ce que Marc Bloch appela la “révolution économique du second âge féodal” ».

Si Innocent III a clairement persécuté les Juifs, Guillaume Erner donne un portrait nettement plus aimable de Saint Thomas d’Aquin (1225-1274), qui, lui, connaissait vraiment le judaïsme, et préconisait la tolérance. On ne soulignera jamais assez l’immensité des apports de Thomas d’Aquin à la pensée et au dynamisme intellectuel européens, qui ont été tournés en dérision par des successeurs dont certains ne lui arrivaient pas à la cheville (Voltaire par exemple).

C’est à cette époque que l’Église commence à se voir progressivement dépouillée de ses prérogatives au profit des pouvoirs temporels qui commencent à édifier des États nationaux. Guillaume Erner fait appel aux travaux de Kantorowicz sur Les deux Corps du Roi, qui « ont mis en évidence les mécanismes par lesquels une catégorie théologique est devenue une catégorie politique et, ce faisant, comment la laïcité s’est construite en sécularisant des notions chrétiennes. Dès lors, la conception holiste de la société, cette volonté d’aboutir à une collectivité homogène dotée d’un statut sacré provient là encore de la transposition d’idées chrétiennes à la sphère publique. » Notre auteur aurait pu ici faire également référence aux travaux de Georges de Lagarde, La naissance de l’esprit laïque au déclin du Moyen-Âge.

Si je puis risquer une hypothèse : quand la mission de « faire communauté » s’est déplacée de l’Église vers le pouvoir temporel, dans les deux cas les Juifs étaient en dehors de la communauté. Dans le premier cas cette extériorité était seulement religieuse. Mais dès lors qu’apparaissaient les prémisses de ce qui allait devenir des communautés nationales, en être exclu avait, pour les Juifs comme pour d’autres (on peut penser aux Tsiganes), des conséquences bien plus étendues. Ne serait-ce pas là le début du chemin qui mène à l’antisémitisme moderne ?

 Limpieza de sangre

« En juin 1449, est promulguée en Espagne la Sentencia Estatuto, document qui donna naissance à la notion de limpieza de sangre, de pureté du sang. Pour la première fois dans l’histoire de la chrétienté un Juif converti demeurait officiellement juif. Pour Cecil Roth puis pour Yosef Yerushalmi, ces statuts symbolisent la première formulation d’un antisémitisme racial. Alors que l’antijudaïsme refusait la religion de l’autre, les statuts de limpieza de sangre ostracisent le Juif en lui prêtant une essence dont il ne peut se débarrasser. Toutefois, la comparaison entre la Sentencia Estatuto et les lois raciales de Nuremberg ne peut être menée jusqu’à son terme : au sein de la chrétienté, ces statuts n’ont jamais fait l’unanimité. En contradiction flagrante avec la doctrine de l’Église, ils ont en effet été immédiatement dénoncés par les autorités spirituelles. En outre, leur validité ne dépassa jamais les cadres espagnol et portugais. »

 Conclusion

Les dernières pages du livre examinent les thèses de René Girard, qui renouvellent en partie la thématique du bouc émissaire. L’ombre du Christ plane sur le bouc émissaire (et sur les Juifs !).

Nous n’avons fait qu’effleurer quelques thèmes abordés dans ce livre, auquel je ne puis que vous renvoyer si la question vous intéresse. Sont passées en revue les idées de Durkheim, Freud, Marx, Gustave Le Bon, Drumont et beaucoup d’autres. Justice est rendue à Hannah Arendt, dont le Eichmann à Jérusalem a été dénigré sur la base d’interprétations tirées par les cheveux. Guillaume Erner s’est livré ici à une entreprise salubre : contester les tentatives d’essentialisation et des Juifs, et de l’antisémitisme. On sait trop où ces tentatives (pas toutes échouées) ont mené.