Un livre de Svetlana Gorshenina aux Éditions du CNRS :
Asie centrale - L’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique
Article mis en ligne le 15 décembre 2020
dernière modification le 16 décembre 2020

par Laurent Bloch

 Un cadre géographique spectaculaire

L’Asie centrale naguère russe puis soviétique englobe cinq États indépendants depuis 1991 : Turkménistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizstan et Tadjikistan ; on peut lui adjoindre le Xinjiang chinois, territoire souvent disputé entre les deux empires et dont la population, les Ouïghours, est proche de celles de ces cinq républiques par la culture et par la religion musulmane, mais l’ouvrage de Svetlana Gorshenina se consacre essentiellement aux anciennes possessions russo-soviétiques.

Ce territoire immense (huit fois la France, onze fois si l’on comptait le Xinjiang), le plus continental de la planète, s’étend de la Sibérie, dont relève la frange nord du Kazakhstan, à l’Himalaya, dont les montagnes du Pamir au Tadjikistan, qui culminent à 7945 m d’altitude au pic d’Ismaïl Samani, sont le prolongement comme le Karakorum et l’Hindou Kouch. Le Kirghizstan se contente quant à lui d’un sommet plus modeste à 7439 m dans la chaîne du Tian Shan qui le sépare du Xinjiang. À l’ouest la limite est la mer Caspienne qui borde le Turkménistan et le Kazakhstan, à l’est donc le Xinjiang.

 Des populations diverses et mobiles

Cette région était autrefois nommée Turkestan, pays des Turcs, qui en sont venus en effet vers la Turquie actuelle. Outre la langue turque de Turquie, il existe de nombreuses langues de cette famille, parlées en Asie centrale, dans le Caucase, en Sibérie ; les langues mongoles leur sont apparentées, ainsi que le coréen et le japonais, au sein de la famille (controversée) des langues altaïques. À ce sujet on consultera avec profit, dans le numéro 42 de la revue Hérodote intitulé Géopolitique des langues, l’article Les peuples turcophones en Eurasie : un cas majeur d’expansion ethnolinguistique, par Louis Bazin.

Dans les cinq républiques naguère soviétiques (ou en tout cas les trois les plus méridionales, Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan) cohabitent traditionnellement deux univers linguistiques, turcophone et persanophone, auxquels est venu au XIXe siècle s’ajouter le russe. Louis Bazin comme Svetlana Gorshenina évoquent « une situation où de multiples groupes de populations se sont soudés au long des migrations et des métissages et qui, dans le cadre d’un continuum dialectal et d’une diglossie turco-persane, ont attaché plus d’importance à des références identitaires supra- et infra-ethniques » qu’aux notions tranchées de nation et de peuple telles que les concevait le colonisateur russo-soviétique.

En bref, avant la colonisation russe et surtout avant l’organisation territoriale soviétique, existaient dans cette région un certain nombre d’entités étatiques, khanat de Kokand, émirat de Boukhara, khanat de Khiva et d’autres moins importantes, toutes assez différentes des états-nations européens. Les populations citadines et les agriculteurs sédentaires des vallées et des oasis étaient plutôt persanophones, les pasteurs nomades ou semi-nomades des steppes plutôt turcophones, mais les uns et les autres étaient tous plus ou moins polyglottes, parce que les circuits de l’économie de la région les mettaient en relations constantes les uns avec les autres.

 Un colonialisme poursuivi

Au cours du XIXe siècle la région fut colonisée par la Russie, dans la poursuite de sa logique impériale et malgré des résistances acharnées des forces politiques locales, peu disposées à se laisser russifier. Pour ce qui est de l’organisation territoriale, les idées du gouvernement tsariste et de ses généraux n’étaient pas très différentes de celles des colonisateurs européens en Afrique : les frontières et les régimes politiques étaient établis au gré des conquêtes et des opportunités du moment, sans vraiment se soucier des particularismes régionaux.

La chute du régime tsariste allait stimuler les aspirations nationales des peuples musulmans de l’empire. En mai 1917 se tient un premier Congrès musulman panrusse à Moscou, suivi d’un second en juillet à Kazan.

L’ère soviétique allait inaugurer une politique plus systématique, qui visait à créer des entités nationales conformes aux théories qui allaient être développées par Staline, particulièrement actif dans ce domaine. Le pouvoir bolchevik considère en effet les territoires à population musulmane tombés sous son pouvoir comme les bases de départ pour la propagation du communisme dans les pays musulmans d’Asie et d’Orient. Il crée à cet effet en janvier 1918 un Commissariat central aux affaires musulmanes, sous la présidence de Mirsaïd Sultan-Galiev, un homme assez remarquable, natif de Bachkirie [1]. Mais les bolcheviks ne vont pas tarder à regretter cette initiative, parce qu’elle encourage les revendications nationales, voire les aspirations à l’indépendance.

C’est dans ce contexte que l’Internationale communiste convoque en septembre 1920 à Bakou le « premier congrès des peuples d’Orient ». Mais ces entreprises ne donnent pas les résultats espérés, les « peuples d’Orient » aspirent moins au communisme qu’à l’indépendance nationale, et d’ailleurs les difficultés de l’Union soviétique naissante la font renoncer au projet de révolution mondiale, au profit du retour à une politique coloniale plus classique, dans la droite ligne de la politique tsariste, mais avec l’idée de construire des entités nationales.

La plupart des représentants des peuples musulmans seront progressivement éliminés ou mis sur la touche, et la politique nationale menée par de purs bolcheviks, le plus souvent russes, même s’ils sont dirigés par le Géorgien Joseph Vissarionovitch Djougachvili, alias Staline.

 Invention des frontières, construction de nations

C’était l’idée (peu originale, cf. les traités de Westphalie) de Staline : un peuple parle une langue et occupe un territoire. Les soviétiques vont donc inventer littéralement des peuples et des langues. Leur plus belle création sera l’entité ouzbek, à partir d’une bonne centaine de tribus, certes plus ou moins apparentées par la langue et la culture, mais qui n’avaient jamais formé une unité, et qui vivaient en parfaite symbiose avec des montagnards qui n’allaient pas tarder à recevoir l’étiquette kirghize et avec des persanophones qui seraient bientôt tadjiks.

Plus fâcheux, on allait tracer des frontières. Par exemple, les habitants de la ville d’Och, dans la vaste oasis du Ferghana, tombaient plutôt dans la case ouzbek, mais ils se sont démenés pour ne pas être séparés par une frontière, fût-elle seulement administrative, de leur arrière-pays montagnard kirghiz. Ils seront finalement rattachés au Kirghizstan, mais en 1990 et en 2010 éclateront des émeutes entre Ouzbeks et Kirghizes, des identités dont ils ignoraient jusqu’au nom un siècle plus tôt.

Il suffit de regarder la carte de l’Ouzbékistan pour lui trouver un côté ubuesque : le vaste et fertile bassin du Ferghana, 22 000 km2 et onze millions d’habitants, est ouzbek, entièrement entouré de montagnes kirghizes, mais son débouché vers la capitale de l’Ouzbékistan Tachkent par la vallée du Syr-Daria est rattaché au Tadjikistan, où la ville de Khodjent est bien sûr multi-ethnique, cependant que Samarkand, en Ouzbékistan, est quand même la plus grande ville tadjike... Sans parler d’innombrables et minuscules enclaves cernées de frontières qui sont aujourd’hui internationales.

J’avais toujours cru que cet imbroglio de frontières et de territoires était le fait de calculs pervers : Svetlana Gorshenina penche plutôt pour l’ignorance, la bêtise et la continuation paresseuse de la politique tsariste. Sans mettre en doute son remarquable travail d’archives, je crains que la cause ne soit difficile à trancher.