Profession du père : fusillé
Un livre des éditions Le Bord de l’eau
Article mis en ligne le 12 octobre 2020
dernière modification le 12 novembre 2020

par Laurent Bloch

Mercredi 28 octobre, Antoine Garapon a consacré à ce livre son émission “Esprit de justice” sur France Culture, de 21h à 22h, avec Georges Waysand.

Ce livre de Georges Waysand est consacré à son père Mojsze Chaïm Waysand, condamné à mort pour faits de résistance et fusillé par les Allemands le 15 décembre 1942 à Wambrechies dans le Nord. Le titre est ce qu’écrivait à chaque rentrée scolaire le lycéen venu de sa banlieue, à la demande des professeurs.

Qui étaient les parents de Georges Waysand ? Mojsze Chaïm était né en 1916 à Toruń en Pologne. Estoucha était née en 1912 à Kalisz. L’un et l’autre avaient quitté la Pologne, où la vie était de plus en plus difficile, pour poursuivre des études en Belgique. Pour elle ce fut en 1929 pour faire médecine tout en travaillant pour assurer la vie matérielle, pour lui en 1938, quatre jours avant la Kristallnacht, pour des études d’ingénieur. Après l’invasion allemande de 1939 il n’y eut aucun survivant de leurs familles respectives restées en Pologne.

Où et quand Estoucha et Mojsze Chaïm se sont-ils connus ? À Bruxelles, peu de temps après le retour d’Espagne d’Estoucha qui y partit dès les premiers jours, avant même qu’il y eût des Brigades Internationales, avec son compagnon doctorant en biologie qui y perdit la vie dès leur arrivée à Irun. C’est pendant l’exode de juin 1940, qui les mena à Montoulieu Saint-Bernard, entre Toulouse et les Pyrénées qu’il devinrent intimes. Pourquoi là-bas ? Parce qu’ils avaient pris un des derniers trains quittant Bruxelles… et que Toulouse hébergeait déjà des dizaines de milliers de réfugiés. Puis retour en Belgique sur consigne du Parti, naissance de Georges le 30 avril 1941 à l’hôpital Saint-Pierre, rattaché à l’Université Libre de Bruxelles, foyer de libre pensée et d’opinions démocratiques, où Estoucha étudiait la médecine.

Le livre s’ouvre « Comme une fuite en Égypte » : à Bruxelles puis dans le Valenciennois, rattaché comme tout le nord de la France à la Kommandantur de Bruxelles, où ils militent dans la résistance, la situation est devenue très dangereuse. La traque policière, supervisée par un préfet du Nord particulièrement diligent, est efficace. On leur propose en Juin 1942 de passer dans la clandestinité. L’espérance de vie (ou du moins de liberté) d’un clandestin est de quelques mois. Alors, après une premier essai d’hébergement malheureux, ils confient l’enfant à un couple de camarades, Jeanne et Fernand, qui habitent, avec Renée la fille de Jeanne, à La Bassée, près de Lille. Ils arrivent sans prévenir, en poussant hâtivement le landau, c’est la dernière fois qu’ils sont tous les trois ensemble, la mère, le père, le fils, en ce début d’été 1942. Le petit Georges a alors 14 mois, il ne reverra son père que peut-être une fois ou deux lors de brèves visites chez Jeanne et Fernand.

Jeanne et Fernand tiendront pour Georges le rôle de parents, Renée le rôle de grande sœur jusqu’à ce qu’Estoucha soit revenue de déportation et qu’elle ait pu obtenir un logement, et même ensuite, ils sont toujours restés proches, c’est surtout par eux qu’il a pu apprendre le peu qu’il a jamais su de son père ; Estoucha, trop meurtrie par l’exécution de Mojsze suivie de sa propre déportation à Ravensbrück et à Mauthausen, ne lui a pas transmis grand-chose.

Ce livre est le compte-rendu de l’enquête que Georges a menée pour retrouver les traces de ce père qu’il avait si peu connu et dont il ne savait à peu près rien. Jeanne, Fernand et Renée ont dit tout ce qu’ils se rappelaient, pas grand-chose quand même. Chez Estoucha, quelques papiers, un album de photos, qui va le conduire à Montoulieu Saint-Bernard, où le fils de l’ancien maire pourra nommer presque tous ceux qui figurent sur une photo de groupe, réfugiés juifs polonais de Belgique, scouts catholiques français venus en vélo de Paris, dames belges et leurs enfants...

De fil en aiguille, malgré toutes sortes de réticences et d’hésitations devant les choses poignantes qu’il risquait de découvrir à chaque démarche, Georges va remonter aux sources, Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique, Archives départementales du Nord, Archives générales du Royaume de Belgique, Archives du Musée juif de Belgique, Archives des Victimes des Conflits Contemporains à Caen, Service historique de la gendarmerie nationale...

Sur Mojsze Chaïm il ne trouvera d’abord que des bribes, inscriptions dans des fichiers administratifs... Puis les archives policières et judiciaires livreront des comptes-rendus d’interrogatoires, de surveillances. On découvre un univers et une époque effroyables, il n’y a que de mauvaises positions : dans la résistance, on risque non seulement d’être tué, mais aussi de parler sous la torture et d’en rester chargé d’opprobre. Dans la police et la gendarmerie, soit on accomplit les crimes ordonnés par la collaboration avec l’occupant, soit on s’y refuse et on connaît le sort des résistants (de nombreux policiers ont été exécutés ou déportés, parfois pour avoir simplement omis une consigne). Rester passif engendre la culpabilité de la lâcheté et ne met même pas à l’abri de la répression, sans parler des actes de guerre qui frappent les civils.

Si la quête inlassable de Georges Waysand nous en apprend finalement assez peu sur son père, elle nous en apprend beaucoup sur cette époque dramatique, des bouleversements de l’Europe centrale et orientale aux ressorts de la collaboration de l’administration de Vichy présente en zone occupée et en zone interdite. La discipline implacable des partis communistes, militant par militant, fait froid dans le dos. La folie meurtrière nazie laisse sans voix. On a beau avoir beaucoup lu et entendu sur ces événements, les documents d’archives exhumés par Georges Waysand arrivent encore à nous stupéfier. Même si cette stupéfaction est tout sauf agréable, il faut l’éprouver. C’est aux éditions Le Bord de l’eau.