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Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Le poème de Stéphane Mallarmé
Un coup de dés jamais n’abolira le hasard
Son exégèse et sa typographie
Article mis en ligne le 11 juillet 2018
dernière modification le 17 juillet 2018

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

En cherchant quelques arguments contre les délires engendrés par l’ignorance autour de ce que l’on appelle indûment l’intelligence artificielle, je suis tombé, fatalement, sur le langage et son aspect récursif, ce qui m’a fait plonger dans Mallarmé, et rencontrer, sur son site, le typographe Alain Hurtig ; voici ce que cela m’a inspiré.

 Limpidité de Mallarmé

Stéphane Mallarmé passe pour un poète obscur, il s’en est toujours défendu, et il a eu des exégètes pour lui rendre cette justice. Il est vrai que lire un poème de Mallarmé isolé, ex abrupto, peut décontenancer ; les lire tous, plusieurs fois, éclaire le texte par la reconnaissance de motifs ou d’images qui reviennent, mais cela prend du temps (j’avoue m’être dérobé à cet effort), aussi il est bien que les exégètes nous aident sur ce chemin [1]. Il n’en a pas manqué, la voie a été ouverte par Émilie Noulet, institutrice belge devenue professeur à l’Université libre de Bruxelles et académicienne, auteur de Vingt poèmes de Stéphane Mallarmé : Exégèses de É. Noulet, de É. Noulet. Études littéraires : L’Hermétisme dans la poésie française moderne. Influence d’Edgar Poe sur la poésie française. Exégèse de trois sonnets de Stéphane Mallarmé et de nombreuses autres études. Elle a été suivie par le merveilleux Gardner Davies, diplomate australien (à l’UNESCO), disparu en 1991, qui a sans doute le plus contribué à la compréhension limpide de cette poésie, peut-être la plus belle du siècle. Si j’en crois Wikipédia et le Web, ces défricheurs infatigables sont bien oubliés aujourd’hui, ce qui témoigne d’une ingratitude peu excusable.

« Le vent pousse la mer », Zao Wou-Ki (détail)

Rien de ce qui fut tracé de la plume de Mallarmé ne mérite l’oubli. Et surtout pas les Vers de circonstance ni les Loisirs de la poste, qui offrent pour l’ascension de l’œuvre un versant en pente douce, si je puis dire. Ni la Dernière Mode, tentative du poète pour faire fortune en publiant une revue féminine, tentative échouée, il va sans dire. Barbara Bohac leur a consacré un livre tiré de sa thèse et édité par Garnier, Jouir partout ainsi qu’il sied - Mallarmé et l’esthétique du quotidien. Et aussi les traductions des poèmes d’Edgar Poe ou les Dieux antiques.

 Tentatives de lecture

Encore faut-il arriver à le lire. Lorsque j’étais en classe de première j’ai acheté dans une braderie un exemplaire du poème Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, dans l’édition NRF de 1914, mais pendant plus de dix ans il fut pour moi surtout un objet pour la vue, avec cette graphie si particulière, où je discernais des mots, parfois des locutions, mais guère de sens. Je réussis à entrer un peu plus dans le poème grâce au film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet Toute révolution est un coup de dés (1977), où le texte est récité intégralement et sans interruption : à l’époque j’avais acheté un laisser-passer permanent au cinéma Action République de Paolo Branco, le film dure 10 minutes, j’ai dû le voir trente ou quarante fois.

L’année 1981 a vu deux événements importants : d’abord j’ai fait la connaissance de Jean-Marc Ehresmann, grand connaisseur et récitant de la poésie mallarméenne, qui m’a fait lire, outre l’œuvre du poète, les textes de Gardner Davies, Henri Mondor, Charles Mauron, Robert Greer Cohn et quelques autres. Puis une amie m’a offert la magnifique édition du Coup de dés par Mitsou Ronat et Tibor Papp. Les textes qui accompagnent cette édition m’ont appris comment Mallarmé avait conçu le poème, et notamment sa disposition typographique, à laquelle il portait une attention minutieuse, visible sur les épreuves d’imprimerie corrigées de sa main et malheureusement dispersées entre diverses collections. Ces intentions typographiques ont été complètement trahies par toutes les éditions précédentes du poème, y compris celle de 1914. Je ne suis pas certain que la diction du film de Straub et Huillet aurait reçu l’approbation de l’auteur, mais qu’importe.

 Tribut à Gardner Davies

La lecture du livre de Gardner Davies Vers une explication rationnelle du « Coup de dés », essai d’exégèse mallarméenne [2], extraordinaire exercice d’analyse logique et grammaticale telle que pratiquée à l’école dans mon enfance, m’a permis d’attribuer un sens au texte, cependant que les explications des images et métaphores, appuyées sur des rapprochements avec d’autres œuvres du poète, me permettaient de leur donner des significations. Sinon, comment deviner que la locution sitôt le septuor qui clôt le sonnet Ses purs ongles très-haut dédiant leur onyx désigne l’apparition au crépuscule de la Grande Ourse, constellation froide d’oubli et de désuétude, composée de sept étoiles, vers ce doit être le Septentrion aussi Nord ?

Je signale au passage que cette analyse du poème par Gardner Davies illustre à grande échelle la thèse linguistique de Noam Chomsky, qui postule la récursivité du langage humain. Chomsky s’appuie beaucoup pour sa démonstration sur la proposition subordonnée relative, et je vous laisse le plaisir de retrouver dans le Coup de dés les pronoms relatifs et leurs antécédents, ainsi que les conjonctions de subordination et les propositions qu’elles commandent (à titre d’exercice supplémentaire).

 Typographie sur le Web

La plupart des éditions et des ouvrages critiques cités ci-dessus sont de nos jours à peu près introuvables en librairie, mais heureusement vint l’Internet ! Il existe plusieurs éditions en ligne du Coup de dés, celle qui me semble la plus intéressante est l’œuvre d’Alain Hurtig, typographe talentueux qui a entrepris un travail de fond pour répondre aux intentions du poète (cf. en bas de cette page ses remarques à propos du présent article). Outre quelques ébauches destinées à illustrer sa démarche, il propose sur son site deux versions, l’une composée avec la police Didot H&FJ (celle que Mallarmé avait choisie dans le catalogue de l’éditeur Vollard en 1897 et que l’on retrouve dans les éditions Gaby Mrôrch et Ronat-Papp, mais en bas de cette page on trouvera une rectification par Alain Hurtig) et l’autre en Bodoni Berthold Antiqua. Les deux sont magnifiques, il faut bien sûr les lire en affichant deux pages côte à côte, paire à gauche impaire à droite ; Alain Hurtig manifeste sa préférence pour le Bodoni, j’avoue que j’ai tellement lu et relu mon exemplaire de l’édition Ronat-Papp que pour moi ce poème est définitivement composé en Didot. Je vous laisse en juger.

 Commentaires de lecteurs

Notes :

[1Je ne parle pas de la prose mallarméenne, qui est vraiment difficile.

[2Totalement introuvable de nos jours, je le crains.


Forum
Répondre à cet article
Eclectisme
besenval patrick - le 12 juillet 2018

Merveilleux éclectisme de tes chroniques. Que la réflexion sur l’IA te fasse passer par Mallarmé, quelle leçon ! Tu m’as donné envie de voir le film des Straub surtout pour découvrir comment une poésie qui pour moi était jusqu’à ce que je te lise dans son essence à lire (plutôt qu’à entendre) d’où d’ailleurs l’intérêt de tes échanges avec un typographe comme Alain Hurtig, mais tu m’as surtout donné envie de voir ce qui se passe de manière complémentaire et différenciée entre l’écoute et le regard.

Remarques typographiques
Alain Hurtig - le 11 juillet 2018

Le didot d’Hoeffler n’est évidemment pas celui choisi par Mallarmé, et pour cause : un siècle les sépare — et Hoeffler a, dans son dessin, évidemment tenu compte des conditions modernes de composition et d’impression : au plomb, son travail ne tiendrait probablement pas une seconde, et moins encore sur les papiers utilisés à l’époque.

Par ailleurs j’ignore de ce qu’était vraiment ce didot soi-disant inédit employé pour l’édition-princeps-qui-n’a-jamais-vu-le-jour, mais il serait fort étonnant que ce soit celui qui a servi de modèle à Hoeffler (un magnifique didot de Molé Le Jeune, voir aussi ici) : je suppose que Firmin-Didot a choisi quelque chose qui se trouvait déjà dans les collections de l’entreprise.

En sorte qu’il serait plus juste d’écrire que Mallarmé avait choisi le didot plutôt qu’une autre police, ou (et c’est le plus probable) que se faisant composer et imprimer chez Firmin-Didot, ce caractère s’imposait forcément à lui.

À noter que le didot employé dans l’édition de Gaby Mrôrch est l’horrible version d’Adrian Frutiger, dessinée pour Linotype. À la décharge de Gaby Mrôrch, à l’époque on n’en trouvait pas d’autre ou alors très difficilement (ce très beau travail a par ailleurs été composé sous LaTeX, comme quoi quand on maîtrise l’engin tout est possible, même le presque impossible...).


Ce que j’aime bien dans mes deux versions, en fait (celle en didot et celle en bodoni, je veux dire), c’est qu’on voit bien en les comparant que comme la métrique est très différente d’une police à l’autre, comme le gris généré l’est aussi, on ne peut tout simplement pas composer les pages de la même manière alors même que le format de page reste le même : si je m’étais contenté de substituer une police à l’autre, tout se serait cassé la figure.

En sorte qu’il n’y a pas (contrairement à ce qu’on a pu raconter) une version du Coup de dés dont la composition restituerait fidèlement le poème, mais toutes sortes de versions, bonnes ou mauvaises, et forcément « infidèles » puisqu’ici la fidélité ne signifie tout simplement rien.

Mais quand même, je trouve que ma version en bodoni danse mieux (rires) : celle en didot est trop sévère...

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