Un roman formidable d’Olga Tokarczuk :
Dieu, le temps, les hommes et les anges
Article mis en ligne le 1er avril 2020
dernière modification le 4 avril 2020

par Laurent Bloch

Il y a eu l’Année des quatre empereurs (69), l’Année des quatre papes (1276), l’année 2019 a vu décerner deux prix Nobel de littérature, celui de 2018 à Olga Tokarczuk et celui de 2019 à Peter Handke. En effet une dame membre de l’Académie suédoise et du jury Nobel avait commis l’erreur d’épouser un Français, qui a bien sûr déclenché un scandale sexuel en 2018, d’où démission de la dame et interruption des délibérations du jury.

Je dois avouer qu’avant la proclamation des résultats le nom d’Olga Tokarczuk m’était inconnu : eh bien j’avais tort. Les émissions de France Culture m’ont donné envie de la lire, j’ai commencé par Dieu, le temps, les hommes et les anges et n’ai pas été déçu, c’est un chef d’œuvre, et je n’écris pas sous l’emprise d’un euphorisant.

C’est à cela que l’on reconnaît les grands écrivains : le roman d’Olga Tokarczuk se déroule dans un village très quelconque de Pologne, il ne s’y passe rien que de banal malgré deux guerres mondiales et trois ou quatre invasions, les personnages ont pour la plupart une vie et des aspirations ordinaires, et pourtant c’est poignant, on tourne les pages (électroniques) fébrilement, souvent on a les larmes aux yeux, ou on rit aux éclats.

Enfin, tous les événements ne sont pas banals : les Juifs du village sont massacrés par les Allemands, l’héroïne voit tuer le jeune juif dont elle était amoureuse pendant que son mari était à la guerre en 14-18, sa fille voit massacrer sa camarade de classe Rachel et son bébé, elles ne s’en remettront pas. Un autre blog en parle, sans doute mieux que moi. Et les soldats violent et tuent...

Olga Tokarczuk écrit une prose poétique d’où jaillit cette émotion. On perd sûrement beaucoup en traduction, mais bon, le polonais n’est pas vraiment à ma portée. On peut penser à Boris Vian, mais c’est plus soutenu, moins dilettante, ou aux contes d’Alphonse Daudet, mais avec un talent bien supérieur. Notre romancière est aussi capable de rendre haletants des exposés théologiques sur la nature des anges, leur façon d’envisager le monde, leurs relations avec les humains :

« L’ange accueillit Misia en se penchant par-dessus l’épaule de la sage-femme ; il purifia l’espace vital de l’enfant, il la montra aux autres anges et au Très-Haut. Ses lèvres immatérielles murmuraient : “Regardez, regardez, c’est ma petite âme à moi.” L’ange vibrait d’une extraordinaire et angélique tendresse, d’une compassion pétrie d’amour – c’est l’unique sentiment que nourrissent les anges, le Créateur ne les ayant dotés ni d’émotions négatives ni de besoins. L’unique instinct conféré aux anges, c’est l’instinct de compassion. Une compassion infinie, lourde comme le firmament. »

...

« Lalka ne pense pas comme Misia ou comme un autre humain. Sous ce rapport, un abîme sépare Lalka de Misia. Pour penser, il faut avaler le temps, intérioriser le passé, le présent, l’avenir, ainsi que leurs perpétuelles mutations. Le temps travaille à l’intérieur de l’esprit humain, pas à l’extérieur. Dans le petit cerveau canin de Lalka, il n’existe pas de circonvolution, pas de dispositif apte à filtrer l’écoulement du temps. Lalka habite donc dans le présent. C’est pourquoi, quand Misia s’habille pour aller dehors, Lalka a l’impression qu’elle part pour toujours. C’est pour toujours, chaque dimanche, qu’elle se rend à l’église. C’est pour toujours qu’elle descend à la cave chercher des patates. Quand elle disparaît du champ de vision de Lalka, elle disparaît à jamais. Le chagrin de la chienne est alors infini, elle pose son museau entre ses pattes et elle souffre.

L’homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l’avenir. De cette manière, il crée le désespoir. Lalka, elle, ne souffre qu’ici et maintenant. »

Je pourrais continuer, mais le mieux est de vous enjoindre de lire ce livre, vous en oublierez les embarras de l’auto-quarantaine.