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Kraus et Proust, Bouveresse et Piperno

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Kraus et Proust, Bouveresse et Piperno
Asher Gutkind - le 27 février 2008

"Un sociologue a étudié les barrières à l’entrée des grands corps sous la troisième république : ainsi, la Cour des comptes était très antisémite, aucun Juif n’a pu y pénétrer pendant toute cette période. Cette génération issue de la bourgeoisie juive, et qui aspirait à se détacher des sphères traditionnelles où vivaient ses parents, cherchait à composer avec la haute société, où l’antisémitisme n’était pas l’exception."
"Tout cela ne se partage pas très facilement dans un commentaire de blog, bien entendu. Ce n’est certes pas un endroit très approprié pour parler de ces questions douloureuses."
Je me suis permis de choisir ces deux phrases, l’une écrite par l’auteur du blog, et l’autre par David Vandermeulen. Lecteur assidu de Bouveresse, (occasionnel de Proust, un peu plus de Kraus), quelques mots me viennent a la lecture de votre billet que je trouve de bonne facture et je vous encourage de tout coeur.
Premierement, qu’il est difficile de parler de sujets douloureux comme ceux-ci. Qu’il est d’autant plus difficile d’en parler, que, contrairement aux evenements de la premiere guerre mondiale par exemple, douloureux egalement, les faits relatifs a l’antisemitisme (et plus generalement aux Juifs) sont, pour des raisons multiples, mais certainement liees aux evenements actuels au Proche-Orient, particulierement difficiles a aborder.
J’apprecie toujours un discours qui contextualise et precise de quoi l’on parle lorsqu’il s’agit des Juifs et de l’antisemitisme. Au sujet de Kraus, c’etait d’abord, avant tout jugement sur ce qu’a fait ou dit ou pense ce grand ecrivain, une epoque de tres fort antisemitisme. Vienne a bien pu produire au xxeme parmi les plus grands esprits d’Europe, ceux-la meme ne furent pas, c’est peu dire, aimes dans la societe autrichienne imperiale puis republicaine. Le fait rapporte par le commenateur David Vandermeulen a propos de Rathenau, reflete de mon point de vue quelque chose de fondamentale (que parfois l’on peut retrouver dans certaines positions de certains francais issus de l’immigration magrebine) de vouloir interioriser, et si possible de facon extreme ou orthodoxe, les positions les plus conservatrices au sujet de l’integration nationale et l’immigration.
Ainsi, le patron et editorialiste principal de la Neue Freie Presse, le grand journal liberal de Vienne de l’epoque de Kraus (1880-1936), Moritz Benedikt, tout comme la plupart de ses collaborateurs, etait juif et nationaliste. Il n’etait pas pour autant antisemite, mais pensez que dans un pays essentiellement antisemite, ou l’un des maires de Vienne de l’epoque, Karl Lueger, etait un antisemite declare et officiel, (cela faisait parti du programme de son parti, les Chretiens-sociaux), etre nationaliste pour un Juif, etait un peu comme etre sarkozyste pour un francais d’orgine arabe, si vous voulez bien me suivre...
Ainsi effectivement, ce ne fut pas une evidence d’etre un ecrivain juif a l’epoque. La bourgeoisie juive, essentiellement batie sur des facteurs peu etatiques et peu nationalises de la societe viennoise de l’epoque, le commerce, pour les aspects intellectuels, la presse (l’universite refusait formellement tout element juif, ce fut la Republique (1919-1934) qui permit, partiellement, l’integration des Juifs a l’universite, comme professeurs- en Allemagne et en France ce n’etait pas bien different, voire par exemple la lutte semi-privee de Max Weber pour integrer Simmel ou Max Scheler, tous deux d’origine juive)...devait lutter entre plusieurs fronts. Acquerir de la legimite "nationale", intellectuelle, culturelle, "sanguine", enfin. Kraus fit cet effort, d’autant plus exacerbe qu’il choisit en quelque sorte le plus difficile, la plus grande legitimite culturelle avec la moins grande compromission "nationale", avec l’Etat, l’argent, ou encore le nationalisme. Il etait ouvertement non-nationaliste, voire anti-nationaliste (a la maniere des internationalistes, sauf que son internationalisme etait surtout culturel et intellectuel et moral). En contrepartie, il est possible, il est meme certain, qu’il dut tenir une position relativement intenable a certains moments. Ainsi peut-etre sont dues ses incartades dont on ne peut douter, douloureusement et malheureusement, qu’elles furent antisemites. Lorsqu’il vituperait contre la presse juive ou la finance juive, si l’on veut accepter qu’il attaquait tres precisement les Benedikt et les Wittgenstein (le pere, parain de l’acier autrichien), il est impropable de penser qu’il fut atteint d’une haine anti-juive, mais d’une certaine sorte tout a fait differente de celle d’un Lueger par exemple. Une haine de soi juive (judische selbsthass) est problematique comme concept. Les travaux de Le Rider peuvent etre interessants par moments, ils ne peuvent eviter la recette de grande batterie. Comme si, s’appuyant sur Weininger ou Wittgenstein, qui etaient tous deux des exceptions dans plusieurs sens du terme, on generalise un concept neo-conservateur invente par les extremistes pro-israeliens des USA pour fermer toute tentative de contrer le dogme americain et occidental en faveur de l’Etat d’Israel, ce me semble pour le moins douteux.
Cependant, Certains Juifs ont defendu des positions politiques antisemites (ce ne fut pas le cas de Weininger et pas du tout de Wittgenstein), le premier etait un esthete excentrique, et l’autre n’a jamais exprime publiquement d’opiions contre les Juifs, de toutes facons le philosophe austro-britannique ne se proncait pas publiquement sur la politique (ce qui affaiblit beaucoup le propos de Le Rider sur L.W....).
Certains Juifs actuels, aux USA, mais aussi en France, defendent des positons que d’aucuns qulifieraient d’"anti-lumieres" (Zeev Sternhell pour ne pas le citer...). De fait , les neo-conservateurs (dont Leo Strauss, l’une de leurs references) ont une pensee tout a fait reactionnaire et susceptible de rejoindre (non pas L. Strauss) des opinions des conservateurs revolutionnaires des annees 20-30 en Allemagne.
Leur ralliement a l’Etat d’Israel serait ainsi celui aux Juifs identitaires d’Edgar Morin contre les Juifs universalistes, qui etaient justement ceux qui ont du lutter contre le consensus antisemite de la bourgeoisie viennoise (et europeenne). Le Cercle de Vienne et ses philosophes progressistes, devaient lutter contre ce consensus. Le pamphlet de R. Carnap contre Heidegger s’attaquait tres clairement aux antisemites, en plus de reactionnaires et anti-lumieres (desquels faisait partie Heidegger, entre mille). Ainsi si le neo-conservatisme actuel n’est pas (ouvertement antisemite). je dirais qu’il l’est en principe, du fait de son anti-humanisme, ou ethique anti-lumieres intrinseque. L’islam, ou l’islamofascisme, tient lieu de complot juif mondial ou de figures et stereotypes anti-juifs de l’epoque de l’entre-deux-guerre. Je ne dis pas bien sur que ce sont des phenomenes symetriques, mais comparables.
Bouveresse en parle justement dans son premier livre sur Kraus (Schmock ou le triomphe du journalisme, Ed. du Seuil), dans une note il fait remarquer que bien qu’il n’en parle pas dans cet essai, l’antisemistisme de Karl Kraus, bien que momentane et difficile de departir de combats contre ce que "representaient Benedikt et ses collaborateurs de la Neue Freie", la corruption et l’entree de la presse dans la societe de mache et son "regne de plus en plus universel", etait une chose bien deplorable, et difficile a expliquer avec clarte.
Mais je dirais que le plus caucasse a propos de Bouveresse (outre qu’il ne peut pas du tout etre eveque d’aucune eglise n’ayant pas fonde d’ecole ni possedant une doctrine philosophique...Roubaud a bau etre un magnifique poete que j’admire, il n’a pas forcement le jugement le plus pertinent au sujet des philosophes- dont il devait etre assez proche, son ex femme decedee Alex, doctorante philosophe sur Wittgenstein, montre dans son journal que Jacques etait un fin connaisseur des neo-positivistes et des logiciens-philosophes proches de Bouveresse a la meme epoque), non le plus caucasse que j’ai trouve est ce que je vois ecrit dans wikipedia, a propos de son suppose rapprochement des neo-conservateurs, car ils l’ont traduit aux USA.
Mis a part que pour presenter en trois lignes un si grand travaileur de l’esprit, cela me semble pour le moins superflu de mentionner les traducteurs, rapprocher un auteur aussi probe que lui de gens d’aussi basse extraction morale, reflete au mieux une ignorance crasse, au pire une infame calomnie.
La caucasserie des traductions, apres, ne signifie pas plus, selon moi, que la myopie des uns peut se transformer dans la cyclopie des autres.
Mais si on arrive a y voir plus clair apres quelque precision indispensable, alors on peut arriver a y sauver un peu de l’esprit secreter la.
Bravo pour le blog.
Salutations