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Blog de Laurent Bloch
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Un film de Luke Holland
Le dernier témoignage
Des Allemands qui ont vécu le nazisme témoignent
Article mis en ligne le 31 mars 2022

par Laurent Bloch

Luke Holland (1948-2020) était un documentariste britannique. De 2008 à la fin de sa vie il a interviewé et filmé des Allemands qui avaient vécu l’époque nazie. Des hommes et des femmes, certains menaient une vie « ordinaire », d’autres étaient officiers SS, gardiens de camp de concentration, soldats de la Wehrmacht. Étant donné l’âge de ces témoins, ils étaient très jeunes lors de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la plupart disent avoir été séduits, voire enthousiasmés par la propagande, par la phraséologie nazies, souvent ils ont adhéré à la jeunesse hitlérienne à l’insu ou contre l’avis de leurs parents, l’un d’entre eux avait à peine dix ans. Entre les interviews sont intercalées des images d’archives, défilés et entraînements de la jeunesse hitlérienne, discours du Führer devant des foules énormes, incendie de la grande synagogue de Berlin, boycott de commerces juifs, massacres de Juifs. Et aussi, images des camps dans leur état présent, propret et bien entretenu, Buchenwald, Dachau, Neuengamme, Mauthausen (pas de tournage à l’Est)...

Il est difficile de ne pas éprouver un malaise en voyant ces vieillards, dont certains ont participé plus ou moins directement à des atrocités, filmés dans leurs pavillons ou leurs appartements confortables. Un seul revendique avec aplomb son passé dans les Waffen-SS, « élite physique et spirituelle de la nation ». Un autre confie son aversion pour les Juifs. Les autres reconnaissent sans réticence la nature criminelle du régime nazi, et acceptent sans discuter l’idée d’une responsabilité collective du peuple allemand. Mais lorsque Luke Holland (dont on apprendra par le générique de fin que les grands-parents sont morts à Auschwitz) les questionne pour leur faire reconnaître une culpabilité personnelle, ils se dérobent plus ou moins clairement, même ceux qui ont été SS et qui reconnaissent le caractère criminel de toute l’entreprise nazie. Beaucoup disent « nous ne savions pas ». Cette ignorance est-elle vraisemblable ? Jusqu’à quel point ?

La scène sans doute la plus forte du film se situe dans la villa de Wannsee à Berlin où, le 20 janvier 1942, Reinhard Heydrich exposa à de hauts responsables du Troisième Reich les plans arrêtés pour l’extermination des Juifs d’Europe. Un des anciens SS interviewés dans le film est venu là, dans la pièce même de la conférence de 1942, pour une discussion avec un groupe d’adolescents, dont l’un revendique clairement une idéologie nazie, et c’est là que l’ancien SS le reprend avec véhémence, en proclamant que, oui, ce à quoi lui et ses camarades avaient participé était une série de crimes épouvantables contre l’humanité.

Au début du film on peut lire en exergue la phrase suivante : « Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter. » (Primo Levi, Si c’est un homme). Cette phrase fait écho au titre du livre de Hannah Arendt, souvent commenté et interprété, sur la « banalité du mal ».

Je m’interroge sur ce que nous apprend ce film. Sur les événements de l’époque nazie, pas grand-chose. Sur l’état d’esprit des Allemands à l’époque : le jugement moral rétrospectif n’est-il pas un peu facile ? Pour s’opposer au pouvoir nazi il fallait un courage surhumain, certains l’ont eu, mais qui peut dire aujourd’hui ce qu’il aurait fait alors, dans des circonstances similaires ?


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