Ce qu’il reste de nous
Ce qu’il reste de nous de la réalisatrice et actrice américaine et palestinienne Cherien Dabis est, dans un style assez classique, la chronique d’une famille palestinienne sur trois générations, depuis la Nakba (1948, expulsion de 750 000 Palestiniens de leurs maisons et de leurs terres) jusqu’à nos jours, où les deux protagonistes principaux, Salim et son épouse Hanan (interprétée par le réalisatrice) peuvent revenir en touristes dans leur ville de Jaffa grâce au fait qu’ils ont acquis la nationalité canadienne.
Au début du film (1948) Sharif, le père de Salim, vit avec sa famille dans une belle maison à Jaffa entourée d’une orangeraie. Mais la guerre se rapproche : son épouse décide de se réfugier à Naplouse avec ses enfants, et Sharif reste pour veiller sur la propriété familiale. Il se concerte avec des notables locaux, tous croient que ce n’est pas grave, que « les armées arabes » vont arriver d’ici quinze jours et que chacun pourra rentrer chez soi. Mais les soldats israéliens arrivent peu après, envahissent la maison et la réquisitionnent, Sharif est molesté et enfermé dans un camp de prisonniers astreints au travail forcé d’où il ne pourra rejoindre sa famille que plusieurs mois plus tard, en bien mauvais état physique et moral.
Second épisode, 1978 : Salim, le fils de Sharif, est instituteur à Naplouse. Un soir, en compagnie de son fils Nour, il est surpris par le couvre-feu, qu’il croyait annulé mais que les autorités militaires israéliennes ont rétabli à la dernière minute. Ils sont arrêtés par une patrouille israélienne qui leur fait subir diverses brimades, et qui imposent à Salim une humiliation ignoble sous les yeux de Nour, ce qui provoquera une rupture irréparable entre le père et son fils.
Troisième épisode, 1988 : la première Intifada bat son plein, Nour est maintenant un adolescent turbulent, toujours au premier rang pour lancer des pierres sur les soldats israéliens. Mais l’armée tire à balles réelles, il en reçoit une dans la boîte crânienne. Aucun hôpital de Cisjordanie ne peut réaliser l’opération nécessaire, il faut transporter Nour à l’hôpital de Haïfa, ce qui ne peut se faire qu’au prix de formalités interminables. Quand Nour arrive à l’hôpital, trop de temps s’est écoulé, les médecins ne peuvent plus le sauver.
L’administration de l’hôpital demande à Salim et à Hanan s’ils consentiraient à un don d’organes. Salim a une première réaction passionnelle et refuse, car ils ne veut pas que son fils contribue à sauver des enfants israéliens qui rejoindraient l’armée plus tard. Mais après réflexion et une pensée pour sa mère, diabétique et morte faute d’une greffe de rein, et après avoir consulté un imam pour vérifier que le don d’organes n’est pas contraire à l’islam, Hanan et lui finissent par accepter. Ils demandent à ce que les receveurs soient informés du destin de Nour et à pouvoir les rencontrer. Finalement, une majorité de receveurs sont des Palestiniens, mais le cœur de Nour continuera à battre dans le corps d’un jeune Israélien.
Bien plus tard ils rendront visite au receveur, devenu adulte. Son état de santé lui a interdit de servir dans l’armée. La rencontre est tendue.
2022 : Salim et Hanan vivent désormais au Canada. Ils reviennent à Jaffa en touristes, et vont voir l’ancienne maison de la famille de Salim.
A Fidai Film
Lors de l’invasion du Liban par l’armée israélienne en 1982 les envahisseurs ont pillé les archives documentaires du Centre de recherches de la Palestine créé à Beyrouth en 1965 pour collecter, conserver et analyser des livres et des matériaux relatifs à la Palestine, à sa culture, à son histoire récente, et à la lutte politique du peuple palestinien. Ce fonds était constitué de 25 000 documents en anglais, en arabe et en hébreu ainsi que d’une collection de microfilms, ce qui en faisait un véritable dépôt des archives palestiniennes, sans doute la plus grande collection de manuscrits sur la question de la Palestine.
Le 15 septembre 1982 l’ensemble de la bibliothèque et les microfilms ont été chargés sur trois camions et transportés en Israël, où ils ont été utilisés à des fins militaires et policières.
Le directeur du Centre, Sabri Jiryis, déclara que « les documents ne contiennent aucun secret lié soit aux activités de l’OLP, soit aux activités des forces amies ou ennemies. Ils comprennent simplement des collections précieuses de vieux documents britanniques, ottomans, israéliens et arabes concernant le conflit arabo-israélien ». Jiryis insista pour que les archives soient traitées comme un prisonnier de guerre, et qu’elles soient incluses dans la liste des prisonniers échangés avec les Israéliens. Le 24 novembre 1983 6 Israéliens et 5000 prisonniers de guerre furent échangés, dont les archives. Israël avait copié les archives au passage ; elles furent transportées dans une centaine de boites vers l’Algérie sous les auspices de la Croix-Rouge internationale. Étant donné que les israéliens avaient aussi volé les catalogues d’archives et de la bibliothèque, il est impossible de savoir s’ils avaient rendu la totalité de ce qu’il avaient volé ou non.
En raison de querelles internes entre les dirigeants de l’OLP — Arafat voulait qu’elle soient relocalisées au Caire et Abu Iyad à Alger – les boîtes ont été laissées dans une base en Algérie et y sont apparemment encore. On ne sait pas si elles sont intactes ou non, compte tenu des mauvaises conditions de conservation et des rats. D’autres parties du fonds sont toujours en Israël, où elles sont peu accessibles ou pas du tout. Bref, de ce fonds d’archives ne restent que des décombres dispersés dans plusieurs pays et inaccessibles.
C’est là qu’intervient le cinéaste Kamal Aljafari : par divers procédés, parfois à la limite du droit de propriété intellectuelle, par exemple par captation d’une consultation par Internet sur ordinateur, voire par photographie sur téléphone, il récupère tout ce qu’il peut trouver, et monte un film avec ces fragments. Alors beaucoup de ces fragments sont en assez mauvais état, mais qu’importe, l’ensemble du montage est passionnant, et montre des documents et des fragments de films très rares, par exemple des images de l’époque de l’Empire Ottoman, et aussi de la vie quotidienne en Palestine à différents moments du XXe siècle, et des exactions des forces militaires sionistes, Haganah et autres, contre les populations civiles, y compris des enfants, et aussi des images du chemin de fer de La Mecque, construit par les Allemands avant la Première Guerre mondiale [1].
Ce film est à voir comme les collages des artistes d’avant-garde de la première partie du XXe siècle : des graphismes imparfaits, mais un bouillonnement créatif permanent et passionnant qui mérite absolument d’être vu, d’autant plus que le message politique est d’importance.