Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un film terrible :
NAZA
Mais il faut le voir
Article mis en ligne le 15 octobre 2026

par Laurent Bloch

Mardi soir nous sommes allés voir NAZA, le film de Yuval Abraham et de Rachel Szor, produit par le journal The Guardian, distribué en France par MK2 Films, à Poitiers. Deux séances dont une dans deux salles, comble, plus de 500 spectateurs, c’est beaucoup à Poitiers. Je lis que c’était la même chose à Bastia, à l’UGC Cité-Ciné les Halles (la plus grande salle), sans doute dans beaucoup d’autres villes. Le film n’a eu que deux jours de sortie et 500 séances en salle, avec une seule séance par jour, parce que les auteurs (déjà co-auteurs de No Other Land) et les producteurs ont souhaité qu’il soit disponible gratuitement en vidéo à la demande le plus rapidement possible (il devrait être visible sur le site du Guardian en novembre 2026). Il a obtenu le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise.

Disons-le d’emblée : c’est une vision terrible, un coup de massue. Quand la lumière s’est rallumée, un silence de mort. On pouvait croire que le régime israélien était un régime colonial : c’est encore pire, l’Algérie française ou l’Afrique du Sud de l’apartheid, rien en comparaison.

Pendant deux ans, Yuval Abraham a interviewé, sous couvert d’anonymat, voix et visages dissimulés, la nuit sur un toit de Tel Aviv, vingt-quatre officiers du renseignement militaire et soldats israéliens. Ces militaires sont chargés d’éliminer (de tuer) des membres (réels ou supposés) du Hamas. Ils sont arrivés à la conclusion que le plus simple était de le faire la nuit, à leur domicile. Donc lorsqu’ils sont en compagnie de leur femme et de leurs enfants, d’autres personnes le cas échéant, et comme l’opération procède par largage de bombe commandé à distance, tout le monde est tué, parfois tous les habitants d’un immeuble. Pour un membre supposé du Hamas, parfois vingt civils, parfois plus, sont tués : ce sont des victimes collatérales, des NAZA dans le jargon militaire israélien. Le commandement dit de ne pas en faire trop, mais il n’est pas pointilleux.

Depuis 1970 les autorités israéliennes contrôlent toutes les infrastructures de communication de Gaza, et d’ailleurs tout le reste aussi : les militaires écoutent toutes les communications téléphoniques, observent tout ce qui se passe dans les appartements visés, savent qui est dans quelle pièce, tout cela depuis leur bureau à Tel Aviv, devant leur ordinateur. Il n’y a plus qu’à cliquer pour tuer. Avec une aide par IA.

Les réactions de ces tueurs sont variées : cela va de celui qui reconnaît avoir participé à un génocide, à ceux qui ont trouvé que c’était comme un jeu vidéo mais en plus excitant, en passant par ceux qui ont quand même des troubles de conscience mais qui préfèrent les oublier, et ceux qui se réfugient derrière le prétexte des ordres de la hiérarchie. Les criminels de guerre nazis ne répondaient pas autrement à leurs juges.

J’emprunte à Jean-Christophe Attias sur Facebook : « Un des interviewés, un soldat qui a participé à l’horreur, conclut sa confession à peu près par ces mots : “Jusqu’ici je tenais les nazis pour le Mal. Mais alors moi, je suis quoi ?” »

Mais, me diront certains, il y a eu les crimes du Hamas le 7 octobre 2023 ? Des crimes épouvantables, certes. Mais ce n’est pas comme s’il ne s’était rien passé avant le 7 octobre : des décennies de spoliation des Palestiniens, à Gaza une situation carcérale. Et, depuis plus de dix ans, ce petit refrain : « Mais voyons, la question palestinienne, c’est fini, tout le monde s’en tape. Et d’ailleurs la Palestine n’existe pas, les Palestiniens n’existent pas, maintenant ce sont les Accords d’Abraham, le sujet intéressant. » Surtout dans les chancelleries occidentales, mais pas seulement. Voilà : quand pendant des années et des années on écrase des gens en proclamant qu’ils n’existent pas, on s’expose à ce qu’ils se rappellent à vous. De façon parfois inhumaine, mais c’est leur réaction à la façon inhumaine dont vous les avez traités. Et pour les Palestiniens, les gens du Hamas sont les seuls qui combattent leurs geôliers. Aimé Césaire, Franz Fanon ont expliqué cela dans leurs textes sur le colonialisme.

Entre deux séquences d’interview, la caméra pénètre par la fenêtre des appartements voisins où l’on voit la vie paisible des habitants, puis les embouteillages et les buildings de Tel Aviv. Il y a aussi des images d’archives : le mensonge sioniste habituel de la création de Tel Aviv dans le désert, tourné en 1900, alors que la ville a été créée dans les faubourgs de Jaffa, en détruisant au passage des maisons palestiniennes (images de 1920), remplacées par des immeubles du plus pur style Bauhaus, certains dessinés par le père du cinéaste Amos Gitaï, filmés dans les années 1930 ou plus tard.

Et à la fin un père gazaoui en larmes, qui appelle désespérément sa femme et ses enfants, écrasés sous les décombres d’un immeuble.

Comme l’écrivait mon amie Simone Bitton le lendemain de Yom Kippour, il y a trois semaines : « Dorénavant, toutes les prières ont un goût de cendres, aucun chant ne nous lavera de tout ce sang versé en notre nom.

Il n’y aura ni oubli, ni pardon. »